Affichage des articles dont le libellé est roman anglais. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est roman anglais. Afficher tous les articles

8.9.18

Le Siècle, de Ken Follett


En nous racontant l’histoire de plusieurs familles, russes, allemandes, anglaises et américaines, dont les destins s’entremêlent, Ken Follett nous fait traverser le vingtième siècle, des prémices de la guerre de 1914 à la chute du mur de Berlin.

On y voit donc s’enchaîner les grands événements historiques « comme si on y était », avec leur incidence sur la vie des personnages, dont certains, étroitement mêlés à la vie politique de leur époque, nous font pénétrer dans les coulisses du pouvoir… ou de la résistance aux abus du pouvoir.

Même si Follett sélectionne forcément ce qu’il met sous le feu des projecteurs, y compris les idées et les engagements de ses personnages, la mise en perspective est assez saisissante, et donne à réfléchir. On ressort de cette lecture avec une vision distancée des utopies et des spéculations qui débouchent la plupart du temps sur un réel très différent de ce qui était prévu, voulu ou annoncé par ceux qui pensaient tirer les ficelles de l’histoire, souhaitaient simplement contribuer à la marche vers une société plus proche de leurs idéaux… ou plus prosaïquement se faire une vie meilleure, parfois dans un cynisme assumé. Et on s’étonne que l’histoire ne serve pas davantage de leçon, aux hommes politiques comme aux citoyens : cultiver des clivages outranciers, abuser du pouvoir ou s’aveugler sur celui dont on dispose vraiment, tout comme laisser se développer l’iniquité entre les différentes classes de la société ou étouffer la liberté citoyenne, autant d’erreurs qui peuvent encore ouvrir des gouffres sous nos pieds. En cette période où le monde est de nouveau particulièrement instable, cette remise en perspective résonne parfois comme un avertissement, qu’on peut souhaiter salutaire.

L’un des mérites du livre, c’est de nous projeter dans le quotidien des personnages, de rendre sensibles les conséquences concrètes de certaines ruptures politiques. J’ai été particulièrement glacée par le sort des Allemands de l’Est, passés sans transition du joug nazi sous celui de la Stasi. La chute du mur de Berlin, à la fin de la trilogie, n’en est que plus émouvante.

Follet est un excellent narrateur, et on ne s’ennuie pas une minute au fil des pages. Il mêle habilement la vérité historique, fragments de vrais discours compris, à la vie de ses personnages. Et on a beau savoir « comment ça va finir », on n’en est pas moins « cueillis » par certains événements, par la manière dont ils surgissent dans le quotidien des personnages, comme l’histoire surgit parfois dans notre propre cuisine, quand on écoute les infos en préparant le dîner, sans toujours réaliser instantanément le poids réel de l’événement.

Je me suis régulièrement interrompue dans ma lecture, je devrais dire mon écoute puisque j’ai choisi la version audio (saluons au passage la véritable performance de l’acteur, à la fois en raison de la taille de l’ouvrage et pour sa qualité d’interprétation), pour aller regarder des cartes, des photos, et des articles de Wikipédia, afin de compléter mes connaissances et d’approfondir ma compréhension. Cela m’a amusée d’identifier au passage certaines « ficelles » de l’auteur, qui évoque certains lieux avec des noms fictifs (en lien cependant avec les noms réels), ou dont certains personnages sont en quelque sorte les avatars de personnalités réelles, notamment du monde des arts ou des médias, qui prennent de plus en plus de poids dans cette période d’avènement de la « modernité ».

J’ai globalement beaucoup aimé cette lecture, qui m’a littéralement embarquée, absorbant quasiment tout mon temps libre ces trois dernières semaines.

Je ne ferai qu’un seul reproche à l’auteur : il abuse des scènes sexuelles, traitées de manière assez crue. C’est parfois utile pour s’immerger dans la réalité des mœurs, évidemment influencées par le contexte. Mais le fil de l’histoire est suffisamment haletant par lui-même, et point n’était besoin de cet artifice pour entretenir l’intérêt du lecteur, et c’est lui faire insulte que d’en user si souvent.

2.8.12

Emma, de Jane Austen

J'adore les romans de Jane Austen : elle décortique avec humour et minutie le caractère de ses personnages, noue des intrigues psychologiques particulièrement efficaces... et qui se terminent généralement par des "happy ends", sans mièvrerie cependant. Elle nous livre au passage une intéressante peinture sociale de son époque, ici dans une petite bourgade de province où les classes sociales répugnent à se mélanger...

Emma est une toute jeune femme qui vit seule avec son père veuf depuis que sa soeur aînée est partie à Londres pour y suivre son mari.

Sans souci matériel, habitant une belle maison, et pour ainsi dire constituant à elle seule le "gratin" de la société locale, elle ne va pas tarder cependant à connaître l'isolement et un peu d'ennui lorsque Mlle Taylor, devenue plus une amie qu'une institutrice ou une gouvernante, quitte la maison pour se marier. Avec qui se lier au sein d'une société provinciale si restreinte et très clivée ? Comment élargir son horizon pour égayer sa vie, alors que son seul compagnon désormais est son père, certes très aimant et affectueux, mais aussi très fragile, nerveux, pointilleux, et plus intéressé par les conseils de son médecin sur les différentes facettes d'une bonne hygiène de vie que par toute forme de vie intellectuelle ? A quoi occuper ce caractère impétueux et cette belle énergie de la jeunesse ?

La "chasse au mari" pourrait constituer un excellent passe-temps et une ouverture sur de nouvelles perpectives, mais Emma affiche sa détermination à ne pas se marier : pourquoi faire, alors qu'elle peut rester indépendante, n'ayant aucun souci matériel grâce à l'honorable fortune de son père ? Lequel père d'ailleurs aura tout fait pour inculquer un pareil état d'esprit à sa fille : pour lui, le mariage est "un malheur", et il ne cesse de parler de sa fille aînée comme de "la pauvre Isabelle". En réalité, sous ses dehors pleurards et pleins de sollicitude pour son entourage, Monsieur Woodhouse est un bel égoïste, qui souhaite conserver ses proches autour de lui, et se faire dorloter par toutes ces femmes dont il craint surtout qu'elles ne s'échappent peu à peu pour aller vivre leur propre vie. La patience d'Emma à son égard, et l'énergie qu'elle met à entretenir le bien-être de son père sont d'ailleurs tout à fait remarquables, et presque étonnants vu la fougue de son caractère, qui pourrait souhaiter justement s'émanciper d'un tel père.

Emma va cependant s'intéresser de près au mariage... mais à celui des autres. A celui d'Harriett Smith par exemple, une jeune orpheline du pensionnat de jeunes filles, qu'Emma va prendre sous son aile pour parachever son éducation, et tenter de l'élever vers le milieu social que semble sans aucun doute mériter la beauté de la jeune fille, du moins selon les critères d'Emma.

Ce sera le début d'une série de péripéties à rebondissements, où s'entremêlent les vrais sentiments, les préjugés, et pour certains la recherche d'une position sociale au travers du mariage. Emma se fourvoie d'abord dans ses prédictions et ses jugements, se retrouve au coeur de quiproquos qu'elle a favorisés sans s'en rendre compte en formant pour les autres ses plans sur la comète, puis, au fil du roman, prend du recul et de la maturité.

Tombera-t-elle amoureuse ? Qui épousera qui ? Quels effets produiront l'introduction de nouveaux personnages dans la petite société provinciale ?

Pour le savoir, il faut lire le roman, savoureux, ou mieux encore, se le laisser lire par Ritou qui a déjà fait tout le travail pour vous et qui vous l'offre sur Litterature audio : plus qu'à le mettre dans le MP3 pour l'écouter sur la plage ou en balade. De la bonne littérature, sans prise de tête pour autant, et donc parfait pour des vacances à la fois distrayantes et instructives :-)

17.6.12

L'attente de l'aube, de William Boyd

Parfois, même les incidents désagréables peuvent contenir un moment de grâce... Voir son avion retardé de plus d'une heure, quand c'est déjà le dernier de la soirée, et que vous avez pris, le matin même, l'un des tous premiers vols du jour n'est pas ce qu'il y a de plus agréable... Je n'avais rien à lire, et, à cette heure tardive et après une journée déjà bien remplie, nulle envie de rallumer l'ordinateur pour travailler en attendant l'embarquement. Alors je suis allée flâner dans la librairie de l'aéroport, où j'ai fini par jeter mon dévolu sur le dernier roman de William Boyd, dont je n'avais jamais rien lu, pour trois motifs assez minces il faut bien le dire : le titre est poétique, L'attente de l'aube, l'éditeur, le Seuil, est plutôt à mes yeux un gage de qualité, et enfin, l'affichette collée sur la vitrine mentionnait la flatteuse appréciation de la critique Olivia de Lamberterie "Un pur plaisir de lecture". Un pur plaisir de lecture : c'était juste ce dont j'avais besoin pour oublier les petits avatars de la journée, et ne pas perdre complètement ma soirée, consignée sur les fauteuils d'une salle d'embarquement.

L'histoire de Lysander Rief montre comment des contingences assez triviales peuvent, en temps de guerre, faire entièrement basculer la vie d'un homme.
En 1913, ce jeune acteur du théâtre anglais arrive à Vienne, pour consulter un médecin disciple de Freud et tenter de surmonter un problème très intime qui risque de l'empêcher de consommer son mariage avec la belle Blanche Blondel, elle aussi actrice, et en l'occurrence sa fiancée. Mais la chair est faible, les rencontres que l'on peut faire dans la salle d'attente d'un psychanalyste incongrues, et son escapade avec la jolie mais très fantasque Hettie, si elle lui permet de vérifier qu'il est guéri, va l'entraîner dans une aventure qu'il était loin de prévoir, et à vrai dire assez invraisemblable : a priori, on a du mal à imaginer en quoi le métier d'acteur peut préparer un homme à faire la guerre...
Mais les militaires le perçoivent très bien, et surtout sont maîtres dans l'art d'identifier les formidables leviers que leur offrent la situation désagréable dans laquelle se retrouve Lysander. Prisonnier à Vienne, en attendant un procès de mœurs qui de toute évidence lui vaudra une condamnation, l'individu devient beaucoup plus facile à convaincre de s'engager dans l'action militaire si on lui offre la liberté en échange...
Lysander va ainsi devenir une sorte d'agent secret, dont l'enquête va déboucher sur d'étranges recoupements avec sa vie personnelle, à telle enseigne qu'il s'interrogera sur une possible machination qui aurait pu conduire à ce qu'on le choisisse lui, précisément, pour mener la mission risquée à laquelle il répugne, mais qu'il n'a pas le choix de refuser, et où ses talents d'acteur, en effet lui seront plusieurs fois utiles...

Le personnage est attachant, notamment par les liens affectifs qu'il entretient avec sa famille, et un mélange de faiblesses dévoilées, de sang-froid et de courage démontrés. L'écriture est plaisante, fluide, souvent sensuelle, montrant comment, même dans la guerre, les hommes restent des hommes... mais sont définitivement changés après y avoir participé.

Pour qui s'intéresse à la psychanalyse, la manière dont le Dr Bensimon pratique sa thérapie est assez édifiante, et peut, selon le caractère de chacun, inciter à y chercher un recours, ou au contraire à la fuir à toutes jambes. Intéressant.

Au final, je partage l'appréciation d'Olivia de Lamberterie : un pur plaisir de lecture, pas si futile pour autant, et la découverte d'un auteur que je n'avais jamais lu, mais que je vais peut être essayer de connaître un peu mieux.

Le livre semble avoir été assez bien accueilli par la critique, même s'il est plutôt vu comme un ouvrage de divertissement, dans l'Express par exemple, ou par le blog Les 8 plumes.
Il recueille une note de 3/5 dans Babelio, qui vous permettra de trouver d'autres critiques. Personnellement, je n'aime pas donner des notes aux livres...
Sur le site de l'éditeur, vous pourrez télécharger quelques pages du livre pour vous faire une idée, et sur Madame Figaro en savoir un peu plus sur l'auteur, interviewé.

Si vous lisez l'anglais, cela vous amusera sans doute de lire la critique de The Telegraph.

19.6.11

Les derniers jours de Pompéi, d'Edward Bulwer-Lytton

C'est grâce à Litterature Audio que j'ai découvert cet ouvrage, fort populaire à la génération des mes parents, mais nettement moins connu à la mienne. Vivant avec un Italien né à 20 km de Pompéi, que j'ai donc bien sûr visitée avec intérêt, passion, émerveillement et émotion, je continue d'être à l'affût de la littérature qui se rapporte à ce site archéologique, sans doute le plus captivant de ceux que j'ai eu la chance de visiter, avec Herculanum. La fin tragique de ces cités bien sûr les rend particulièrement émouvantes, et le fait qu'elles aient été ensevelies brutalement, pour n'être découvertes que 17 siècles plus tard, les a conservées pour ainsi dire intactes, et donc très riches d'informations pour les archéologues, tout comme pour le simple visiteur.

L'ouvrage est tellement copieux que René Depasse le propose par épisodes. Il en est actuellement au livre 4, que j'ai écouté dès qu'il est sorti... et je n'ai pas pu m'empêcher d'aller lire par moi-même le livre 5 dans la foulée : l'ouvrage est disponible gratuitement sur Ebooks libres et gratuits. Et même si vous décider de tout écouter, ça vaut la peine d'aller consulter les deux préfaces et les notes de l'auteur : il s'est visiblement bien renseigné, et s'est rendu sur les lieux pour rédiger son roman.

Alors certes, son livre date de 1834, et on a fait bien d'autres découvertes depuis à Pompéi, mais il nous apprend tout de même pas mal de choses sur ce que pouvait être la vie quotidienne dans cette cité de Campanie. Les personnages auxquels il prête vie pour quelques heures sont "reconstruits" si l'on peut dire, à partir de squelettes trouvés sur le site, et ont donc des caractéristiques physiques "réalistes". Le tout est emballé dans une trame romanesque tout à fait haletante, autour d'une histoire d'amour entre un jeune Grec et une belle Napolitaine, convoitée par un riche Égyptien, redoutablement intelligent et manipulateur. Il nous brosse par touches successives différents milieux sociaux, jeunes gens riches et oisifs, édiles locaux, esclaves des riches maisons, commerçants et bien sûr gladiateurs. C'est aussi l'époque des premiers chrétiens, qui étaient mal vus de la majorité de la population, qui honoraient encore les "anciens dieux", quitte à être la dupe de leurs prêtres.

L'ensemble est assaisonné d'une pointe d'humour anglais, notamment dans les titres des chapitres, et dans quelques commentaires de l'auteur, qui compare la vie des cités antiques avec celles des Anglais de son siècle. Bref, de quoi se régaler en s'instruisant, à mon avis parfait pour se mettre dans les oreilles pendant les prochaines vacances : d'ici là, René Depasse aura sans doute terminé sa "lecture marathon". Très grand merci à lui pour cette belle découverte.

2.4.11

Le Portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde

Je ne sais pas pourquoi je n'avais pas terminé ma lecture la première fois que j'ai commencé à lire ce livre. Peut-être ai-je été découragée par le chapitre XI, qui égrène assez fastidieusement les différents hobbies et collections dans lesquels se plonge tout à tour Dorian Gray pour meubler sa vie d'aristocrate sans autre but que de jouir...

Est-il nécessaire de rappeler le "pitch" de ce roman célèbre ?

Dorian Gray est un beau jeune homme, ami du peintre Basil Hallward qui fait de lui un splendide portrait. Mais, alors que le portrait est quasiment terminé, Dorian croise chez le peintre lord Henry Wotton. Un séduisant cynique qui lui laisse entendre que la jeunesse est le bien le plus précieux qu'un homme puisse posséder. Dorian devient alors quasiment jaloux de son portrait, qui ne vieillira jamais, alors que lui connaitra les stigmates du temps, et émet le souhait que ce soit l'inverse... Contre toute attente, il est exaucé, à telle enseigne qu'il sera contraint de cacher ce portrait dans une chambre reculée sous les toits de sa maison, pour que personne ne le voie se dégrader, et devenir hideux au fil des dépravations du véritable Dorian. Mais richesse, beauté et éternelle jeunesse suffisent-elles à assurer le bonheur ? Rien n'est moins sûr.

Si Lord Henry se moque continuellement du moralisme, l’œuvre de Wilde n'en est pas exempte, sans cependant répondre à toutes les questions qu'elle soulève, ce qui fait d'ailleurs l'intérêt du roman.
Il dresse une peinture sociale assez cruelle, où les cœurs purs se font piétiner, pour ne pas dire plus, par les cyniques, tandis que ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre apparaissent mortellement ennuyeux, et où la rédemption n'a pas sa place. Beaucoup de questions donc sur le but de la vie, l'importance de l'apparence dans la vie sociale, où les rapports entre signifiant et signifié peuvent être tout à fait mystificateurs. Les femmes n'y sont pas mises en valeur, n'apparaissant globalement que comme des objets dans la main des hommes, ou des singes grimaçants lorsqu'elles tentent de s'émanciper. Les rapports entre les hommes sont évidemment remplis d’ambiguïté, et assez transparents même s'ils sont habillés des oripeaux des rapports sociaux qui certainement étaient en vigueur à l'époque. Le peintre Basil Hallward est de toute évidence amoureux de Dorian, et Lord Henry ne l'est sans doute pas moins, chacun voulant devenir le Pygmalion du beau jeune homme, qui cherche lui même à manipuler sa propre image aux yeux du monde. Abyssal jeu de miroirs...

Le roman est globalement magistral, en dehors de ce chapitre XI pédant et ennuyeux, manipulant les symboles avec une rare efficacité, et laissant transparaitre moult turpitudes de l'âme humaine sans jamais tomber dans leur vulgaire description, mais par d'habiles suggestions.

Merci à René Depasse qui nous en offre la lecture sur Litterature audio.com.

28.3.11

Ivanhoé, de Walter Scott

Il est étonnant que je n'aie jamais lu Ivanhoé, moi qui, adolescente, étais férue de littérature médiévale ! Mais il n'est jamais trop tard pour se régaler d'histoires de preux chevaliers, de tournois, d'intrigues de pouvoir, et de belles dames aux amours contrariées.

Tout est en effet réuni dans ce roman historique, qui se déroule dans l'Angleterre du XIIème siècle, où les vieux Saxons vouaient encore une haine farouche aux Normands qui étaient venus s'emparer du trône d'Angleterre en la personne de Guillaume le Conquérant. C'est déjà de l'histoire ancienne, puisque l'histoire d'Invahoé se passe un siècle plus tard, sous le règne de Richard Cœur de Lion, mais d'après ce que rapporte Walter Scott, l'un des premiers auteurs de romans historiques, les Saxons ont le ressentiment tenace, et il faudra encore plusieurs siècles pour que Saxons et Normands se mêlent en un seul peuple.

Pour l'heure, c'est l'époque des croisades, et l'occasion pour les plus jeunes chevaliers d'aller chercher la gloire, mais aussi souvent la ruine ou la mort, au delà des mers. Ivanhoé, en rupture avec son père justement parce qu'il s'est rallié à Richard Cœur de Lion, mais aussi parce que la dernière riche héritière Saxonne, Lady Rowena, est amoureuse de lui, est de ceux là. L'histoire débute alors qu'il rentre, secrètement, dans son pays natal, où Jean, frère de Richard, complote pour s'emparer du pouvoir, avec une poignée de seigneurs qu'il a gratifiés de domaines confisqués, ou de Chevaliers de l'ordre des Templiers avides de pouvoir et de richesses.

Les chevaliers font fi de la mort, les religieux de leurs vœux de pauvreté et de chasteté, les Juifs du mépris de ceux auxquels ils avancent les fonds nécessaires à leurs intrigues et à leur faste, mais l'honneur et la réputation sont des valeurs clefs, que les preux chevaliers et les belles dames feront triompher aux dépends de ceux qui ont voulu les piétiner.

Le récit est enlevé, les personnages attachants et bien croqués, l'humour souvent au rendez-vous, dans la bouche du bouffon Wamba, ou dans les commentaires teintés d'irone de l'auteur lorsqu'il remet les événements en contexte.

Le texte est admirablement servi par la lecture de Janico, pour Litterature audio.com, et on ne voit pas passer les 18 heures du récit, ponctué de musiques tout à fait appropriées pour ouvrir et fermer les chapitres. Un très bon moment, qui me donne envie maintenant de découvrir d'autres textes de Scott, dont le moindre des mérites n'est pas à mes yeux d'être Écossais. Il semble qu'il n'existe pas pour l'instant de version audio de Quentin Durward, mais si quelqu'un en connaît une, même payante, je suis preneuse !

En revanche, l'étagère virtuelle de Ebooks libres et gratuits est bien pourvue pour Walter Scott : je vais donc sans doute ressortir ma liseuse électronique.

Edit du 7 octobre
On peut désormais écouter Quentin Durward, grâce à Orangeno, ce que je me suis bien sûr empressée de faire. Au delà du roman, les querelles entre Louis XI et son cousin Charles le Téméraire permettent de se remettre en mémoire quelques pages d'histoire apprise (et oubliée) à l'école primaire. Intéressant.

12.2.11

Deux romans des sœurs Brontë : Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre

Anne, Emily et Charlotte Brontë.
Au centre, l'ombre de Branwell Brontë,
leur frère et auteur de l'aquarelle.
Grâce aux livres audio, je "dévore" tellement en ce moment que je ne tiens pas le rythme pour en rendre compte sur ce blog !

Je me suis replongée dans les œuvres des sœurs Brontë, que j'avais lues adolescente, mais dont je ne conservais pas un souvenir précis. Je me souvenais avoir bien aimé Les Hauts de Hurlevent, d'Emily Brontë, et je maintiens mon appréciation positive, en restant dubitative sur le fait qu'on mette de telles lectures entre les mains d'adolescentes, et stupéfaite qu'une jeune femme comme Emily Brontë, qui selon ses biographes n'avait pas une grande connaissance du monde, ait pu concevoir des personnages aussi frappants, et aussi originaux.
L'histoire se passe dans un hameau retiré, autour d'une demi-douzaine de personnages du même cercle familial. Heathcliff, recueilli enfant par Monsieur Earnshaw, commence par faire "le diable à quatre" avec Catherine, fille du maître de maison. Cette relation enfantine déjà marquée par une certaine perversité, une cruauté cependant assez banale qui la plupart du temps s'estompe à l'âge adulte, va ici se transformer en une relation passionnelle et manipulatrice. Heathcliff n'aura de cesse, sa vie durant, non seulement d'obtenir l'amour de Catherine, qui a épousé Edgar Linton, fils d'un magistrat voisin, mais surtout de se venger de la famille Earnshaw toute entière, du frère de Catherine qui l'a méprisé, et de toute la descendance de son père adoptif. Intelligent, cynique, manipulateur et cruel, il parviendra à s'approprier tous les biens de la famille, et à réduire la plupart de ses membres à la dépendance matérielle, mais aussi psychologique. Les petits enfants de l'homme compatissant qui l'avait recueilli parviendront-ils à se dégager de la terrible emprise d'Heathcliff ? Relisez le roman pour le savoir : Les Hauts de Hurlevent conserve tout son intérêt et son originalité. C'est un vrai drame psychologique, où toutes les facettes de l'âme humaine sont analysées avec une grande acuité, et qui fait encore frémir...


L'œuvre de Charlotte, Jane Eyre, fait pâle figure en regard de la puissance de l'unique roman d'Emily. Non que les péripéties de la jeune orpheline, qui quitte la maison de son oncle décédé pour entrer dans un orphelinat avant de voler de ses propres ailes, soient banales ou inintéressantes. La réflexion de départ sur les conséquences du manque d'amour sur le caractère des jeunes enfants est même assez pertinente, et la personnalité de Jane est plutôt attachante et originale. Mais, au contraire de sa sœur Emily qui se fiche bien des conventions sociales et religieuses, pourtant prégnantes à l'époque, Charlotte semble avoir voulu faire de son roman une "édification", emplie de digressions morales et métaphysiques qui donnent au roman un caractère vieilli et parfois irritant.


Grand merci à René Depasse pour sa lecture des Hauts de Hurlevent, et à Chantal Magnat pour celle de Jane Eyre, toutes deux téléchargeables sur Litterature audio.com.

A signaler : l'introduction de la traduction française des Hauts de Hurlevent est intéressante, et renseigne sur la biographie d'Emily Brontë.

27.11.10

Un scandale en Bohème, d'Arthur Conan Doyle

Il suffit de quelques écoutes pour prendre définitivement goût à la littérature audio : se faire raconter les histoires, c'est vraiment bien !

Sherlock Holmes, je n'en suis pas une fanatique. J'ai lu mon tout premier grâce à mon livrel, qui m'offrait l'occasion de combler une lacune de ma culture littéraire : il faut en avoir lu au moins un, ne serait-ce que pour se faire sa propre opinion.

L'envie de lire Un scandale en Bohème m'a aussi été inspirée par Pérez-Reverte, dont le Club Dumas est farci de références à divers "classiques" de la littérature européenne, et qui a attisé ma curiosité pour plusieurs ouvrages, dont celui-ci. Je voulais savoir qui était cette Irène Adler, qui avait réussi à damer le pion du brillant Sherlock Holmes, et à susciter chez cet homme rien moins que sentimental une admiration à peine voilée pour une  - la seule semble-t-il - représentante de la gent féminine.

Il y a quelques temps déjà, j'ai trouvé le texte, sans doute sur eBooks libres et gratuits, qui est une de mes sources favorites. Comme j'ai peu de temps pour lire en ce moment, du moins pour lire des romans, il était toujours dans ma PAL. Et puis j'ai commencé à explorer Litterature audio.com. Pas de chance, l'autre jour, ce titre là n'y était pas, alors que bon nombre de Sherlock Holmes y sont proposés. Mais hier soir, alors que je partais en chasse de ce que j'allais me faire lire avant d'aller dormir, je l'ai vu, dans la liste des nouvelles parutions du site (dont vous pouvez trouver le flux RSS en bas à droite de ce blog).

Un scandale en Bohème est lu par René Depasse, un donneur de voix très généreux qui a déjà enregistré près de 700 ouvrages (le chiffre laisse pantois, tout comme la régularité avec laquelle il publie de nouvelles lectures). Monsieur Depasse n'est pas seulement prolixe, il a aussi une façon bien à lui de lire Conan Doyle, affectant Sherlock Holmes d'un délicieux accent britannique qui ajoute au charme de l'audition.

Et l'histoire est en effet savoureuse. Sherlock Holmes est sollicité par une tête couronnée pour essayer de récupérer une photo compromettante, prise en compagnie de cette fameuse Laure Adler, actrice et séductrice hors pair... mais sans doute un peu trop voyante pour la réputation d'un souverain. Sherlock Holmes entraîne Watson dans un ingénieux dispositif destiné à piéger la jeune femme... qui fera pourtant long feu... Si vous avez une heure un quart devant vous, n'hésitez pas, c'est un bon moment de lecture.

29.12.08

Le Réseau Corneille, de Ken Follett

Besoin de me changer les idées : rien de mieux qu'un thriller !
Et comme j'avais plutôt bien aimé Les piliers de la terre, j'ai récidivé avec Ken Follett.

L'action se situe ici pendant la seconde guerre mondiale, quelques jours avant le débarquement des alliés sur les plages de Normandie. Un groupe d'agents anglais, six femmes exactement, organisent le sabotage du principal central téléphonique des Allemands, à proximité de Reims. Cela bien sûr n'ira pas sans moult rebondissements, qui tiennent le lecteur en haleine pendant 600 pages.

C'est du Ken Follett : c'est bien ficelé, les personnages sont bien campés, l'action ne languit jamais. Mais j'ai moins accroché qu'à ma précédente lecture de Follett. La trame romanesque m'a semblée moins bien travaillée, et je ne suis pas une fan des romans de guerre. Bref, de quoi occuper un dimanche pluvieux et se vider la tête, mais pas un moment de littérature inoubliable.

Les internautes dans l'ensemble apprécient (Bibliotheca, La bibliothèque d'Allie, Club des rats de biblio-net, Entre les lignes, Critiques Libres, Babelio), même si tout le monde est bien d'accord sur le fait qu'il s'agit d'un divertissement. Mais faut-il chercher autre chose sous la plume de Follett ?

17.8.08

Le Joyau de Sicile, de Barry Unsworth

Le Joyau de Sicile est présenté par son éditeur sous l'accroche "complots et trahisons dans la Sicile médiévale", et décrit comme "aussi puissant que Le Nom de la Rose" par un journaliste du Times...

Certes, nous sommes bien à Palerme au XIIème siècle, pendant la réalisation des splendides mosaïques de la Chapelle Palatine, sous la domination normande. Et Turstin Beaumont, le narrateur, se trouve bien au centre de plusieurs complots subtilement imbriqués les uns dans les autres, simultanément victime et auteur de trahisons.
Par sa naissance, il aurait du devenir chevalier, mais le cours de sa destinée sera plusieurs fois changé. Au moment où il nous parle, il est "pourvoyeur des plaisirs" du roi Roger. Un titre un peu farfelu qui laisse entrevoir un univers de frivolités ininterrompues, assez loin toutefois de la réalité : le diwan des contrôles auquel appartient notre jeune homme est en charge de gérer le renouvellement des concessions royales et des privilèges, mais surtout de gérer toutes les transactions effectuées sous le manteau, et donc à l'occasion de servir de service des renseignements. Notre jeune héros se retrouve plusieurs fois émissaire secret, chargé de remettre en toute discrétion de coquettes sommes d'argent à des comploteurs de haut vol, sous couvert de ramener des aigrettes pour la fauconnerie du roi, ou d'identifier de belles danseuses anatoliennes susceptibles de faire sensation à la cour.

Sa frustration de n'être pas chevalier, parce que son père a renoncé à ses titres pour entrer dans les ordres avant l'adoubement du jeune homme, son ambition de recouvrer puissance et munificence en devenant peut-être un jour maître du diwan des contrôles grâce à la protection de Yousouf Ibn Mansur, le seigneur musulman qui dirige cette étonnante officine pendant la période du récit, et sa candeur dans les choses de l'amour, courtois ou pas, font de lui une cible idéale de toutes les manipulations.

Mais au-delà des intrigues politiques et religieuses - quasiment la même chose à l'époque - qui évidemment fournissent une belle toile de fonds aux pérégrinations du jeune homme, le plus intéressant est sans aucun doute son parcours personnel, la manière dont ses yeux vont se déciller, et comment in fine il trouvera sa voie, très loin de celle qu'il imaginait au départ... Le Joyau de Sicile est donc pour moi plutôt un roman d'initiation, qui nous fait agréablement voyager dans le temps et dans le Sud de l'Italie, même si quelques anachronismes de vocabulaire (mais est-ce dans l'écriture de l'auteur ou une maladresse de traduction ?) ternissent par instant l'impression de véracité historique. Un parcours qui m'apparaît au final plus touchant que simplement captivant, et certainement moins haletant que Le Nom de la Rose, qui reste en la matière inégalé, même si on lui compare régulièrement de nombreux autres romans. En revanche, la réflexion sur ce qu'est la loyauté, et comment "réussir sa vie" m'apparaît largement aussi intéressante. Au final, une lecture estivale un peu mois frivole qu'il n'y paraît au premier abord, mais garantie "sans prise de tête".

De manière étonnante, je ne trouve aucun commentaire de lecteur sur ce livre. Et je ne me souviens plus comment moi même j'en avais entendu parler... Mais pour vous faire une première idée avant de plonger, vous pouvez écouter la chronique de France Info avec une interview de l'éditeur, ou aller sur le site des éditions l'Archipel pour lire la présentation de l'ouvrage et de l'auteur, et télécharger le premier chapitre du livre.

12.4.08

Le carnet d'or, de Doris Lessing

J'ai fini Le carnet d'or hier soir, et c'est sans doute la chose la plus importante que j'ai faite cette semaine.
Je suis toujours un peu sceptique et ironique quand je lis sur une 4ème de couverture des phrases comme "On ne dira jamais assez combien ce livre a compté pour les jeunes femmes de ma génération." Mais le livre une fois refermé, je capitule : oui, c'est une lecture fondamentale, non seulement pour les femmes, mais pour les hommes aussi.

Dans la préface écrite par l'auteur, quelques années après la parution du livre, elle s'étonne que les lettres de lecteurs qu'elle reçoit ne mentionnent en général qu'un des thèmes qu'elle y a traités, et elle cite : l'engagement politique, les rapports entre les sexes évidemment, et la maladie mentale.
J'y vois surtout une quête d'identité, la quête du sens de la vie, qui est évidemment un thème universel même si l'histoire qu'elle raconte, en partie autobiographique si j'ai bien compris ce que j'ai lu notamment dans le papier que Libé lui consacrait au moment où elle a reçu le Nobel (j'en parle ici), est tout à fait singulière.

Le parcours d'Anna est celui d'une romancière qui décide de cesser d'écrire après son premier roman, qui a connu suffisamment de succès pour qu'elle puisse encore vivre sur ses droits d'auteurs des années après, bien qu'ayant refusé les adaptations cinématographiques et télévisuelles qu'on lui propose régulièrement. A part ça, Anna est communiste et divorcée, avec une petite fille. C'est une femme émancipée, et j'avoue avoir été surprise de voir les libertés que prenaient déjà les femmes dans les années 50. Oui, je fais partie de ces idiotes (Lessing dixit) qui pensaient que la libération sexuelle datait plutôt de la fin des années 60.

Le livre est d'une modernité étonnante, soulevant des questions qui sont toujours d'actualité, avec un regard d'une acuité rare. Même si le contexte a évolué. L'état du monde et son cheminement politique posent plus que des questions, et l'on se demande en tant qu'individu où s'engager pour faire changer les choses. La question des relations entre les hommes et les femmes n'est pas davantage résolue, qu'il s'agisse de l'application de droits égaux, ou de trouver le bon équilibre dans le domaine privé. Dans l'ouvrage de Lessing, tout cela interfère évidemment fortement avec la quête de sens d'Anna, qui s'approche tout au bord du gouffre de la folie en essayant de comprendre et de faire "l'expérience" d'identités multiples qui pourraient lui permettre de trouver sa place dans l'univers, et des raisons d'espérer en demain...

L'écriture est dense et riche en images, tout en restant très fluide et facile à lire. Très fortement interpelée par toutes les questions que se pose l'héroïne, j'ai eu la sensation en lisant que l'auteur me laissait libre, malgré la richesse du livre, de mener ma réflexion et mon questionnement personnel en parallèle, au fil de la lecture. Une expérience intense, que je recommande vivement à tous les lecteurs.

Je note au passage que l'édition de poche est étrangement en réimpression depuis que Lessing a décroché le Nobel. Mais les éditions Albin Michel ont en revanche trouvé le temps de réimprimer l'édition originale. Bon, je ne regrette pas mes 24 euros, mais je trouve quand même le procédé un peu gros !

Voyons maintenant ce qu'en pensent les lecteurs.

Premier constat : on ne lit plus beaucoup Lessing, au moins parmi les bloggeurs... à moins que les papiers de la presse ne noient leurs billets dans les résultats de requête.

Second constat : les avis sont mitigés. Sur Le Club des rats de biblio-net, les notes oscillent entre 3/5 et 5/5. Papillon ne lui décerne que 3,5, mais par contre je suis assez contente d'avoir découvert son blog, car elle semble partager pas mal de mes goûts littéraires. Karine lui met 6,5... mais sur 10, et a trouvé le livre long.

Certaines (plus de lectrices que de lecteurs selon toute apparence) trouvent la structure du livre compliquée, et le magazine Jeune Afrique souligne d'ailleurs que la forme du roman (divisé en 5 parties, dont 4 carnets écrits par l'héroïne, qui s'entremêlent régulièrement dans le récit) était également expérimentale et innovante. J'avoue que pour ma part, cela ne m'a pas du tout gênée : c'est au contraire une manière de regarder les mêmes choses sous des angles différents, et pour le lecteur une sorte de "jeu des correspondances" que j'ai trouvé assez jubilatoire.

Certaines trouvent le livre déprimant, ou fatiguant. Certes, il ne laisse pas le lecteur en repos. Mais c'est le but, et moi, ça me remet en marche plutôt que de m'abattre. Une lectrice trouve les réflexions d'Anna "démodées", voire "agaçantes". Je ne partage pas du tout cette vision, bien au contraire. Le fond des questions reste tout à fait pertinent, et les jeunes femmes qui pensent que le féminisme est un combat d'arrière-garde sont justement celles qui permettent à la société contemporaine de détruire les quelques avancées obtenues par leurs mères ou leurs grand-mères (Lessing pourrait être ma grand-mère, la fille d'Anna ma mère).

Finalement, j'ai préféré aller relire le papier du Monde "Un Nobel soigneusement pesé", ou l'interview de l'auteur réalisée par Didier Jacob du Nouvel Obs à l'occasion de ce Nobel. Lessing montre que même avec les années, elle est restée une "sacrée bonne femme". Personnellement, je lui sais gré des voies qu'elle a ouvertes au travers de ses livres et de ses actions, et je pense que je lirai d'autres romans d'elle... bien qu'il semble difficile de faire mieux que ce Carnet d'or, défini comme son chef d'œuvre.

18.9.07

Le Moine, de Matthew Lewis

Je découvre à l'instant une version eBook de ce livre sur FeedBooks, dans le cadre de mes pérégrinations autour du livre électronique. J'ai lu il y a déjà longtemps l'adaptation d'Antonin Artaud, qui figure en tête de ma liste de "classiques". Celle qui est proposée ici est la traduction de Léon de Wailly, notée comme "la seule exacte" par Artaud dans sa préface. L'occasion de me replonger dans ce texte très prochainement (ma PAL grossit à vue d'oeil, tandis que des sollicitations de tous ordres mangent le temps que je pourrais consacrer à lire...).

Mais je ne résiste pas au plaisir de vous proposer de le découvrir tout de suite, c'est une grande lecture !

26.8.07

Le Cercle de la Croix, de Iain Pears

J'ai finalement moins lu que je ne l'aurais cru durant ces vacances. J'avais plutôt la tête aux créations textiles cette année. Mais j'ai quand même enfin lu ce pavé qui attendait dans ma bibliothèque depuis... sa sortie quasiment. Ce livre a souvent été présenté comme aussi passionnant que Le Nom de la Rose, et c'est d'ailleurs de cette manière que le libraire me l'avait vendu.

L'action se déroule à Oxford, en Angleterre, au XVIIème siècle. Les intrigues locales s'entremêlent avec l'histoire du Royaume-Uni (c'est l'époque de la restauration du pouvoir royal après le gouvernement de Cromwell), et nous sont contées par quatre narrateurs successifs : Marco da Cola, fils d'un négociant vénitien venu en Angleterre remettre de l'ordre dans les affaires londonniennes de son père, Jack Prestcott, jeune noble qui tente de réhabiliter le nom de son père disgrâcié pour trahison, John Wallis, mathématicien, professeur à Oxford, et cryptographe pour le compte du gouvernement, et enfin Anthony Wood, jeune historien.

Tout les ingrédients d'un thriller historique sont réunis : empoisonnement à l'arsenic d'un prêtre enseignant à Oxford au moment où il est susceptible de se voir confier une charge bien rémunérée et convoitée par d'autres, troubles politiques et intrigues pour le pouvoir au plus haut niveau de l'état, mysticisme et sorcellerie... ou supposée telle. Les personnalités réelles, dont les deux derniers narrateurs, se mêlent habilement aux personnages de fiction, créés par l'auteur sur la base d'individus ayant réellement existé. Et chaque narrateur nous donne à voir une nouvelle facette de l'histoire, le dernier nous dévoilant finalement la clef des intrigues successives. On voit au passage comment chacun interprête les faits selon les éléments dont il dispose et ses propres convictions, voire les manipule en fonction de ses propres mobiles, cherchant à mettre en avant sa "vérité". La construction du roman est impeccable, suffisamment complexe pour capter l'intérêt, pas trop pour qu'on ne s'y perde pas.

Bref, une belle mécanique, à laquelle je ne vois rien à reprocher. Sauf que personnellement, je ne suis pas vraiment "entrée" dedans, sans vraiment comprendre pourquoi : je n'ai détecté aucun défaut formel à ce roman, si ce n'est peut-être une trop grande homogénéité de ton entre les différents narrateurs, dont aucun ne m'est apparu particulièrement attachant, sauf peut-être le dernier, qui en outre dénoue tous les fils de l'intrigue, ce qui rend bien sûr son récit plus captivant. Mais peut-être n'étais-je pas dans l'état d'esprit ad-hoc ?

J'adhère assez aux critiques du Club des rats de biblio-net, même si je mettrais une note légèrement moins élogieuse. Owen est carrément enthousiaste, et les critiques du Guide de la bonne lecture sont dans l'ensemble positives, même si certains mélangent tout... ou n'ont pas eu le courage de le lire en entier. Et vous, vous en pensez quoi ?

30.6.07

La passe dangereuse, de William Somerset Maugham

Je n'avais jamais rien lu de Somerset Maugham, et je m'en faisais une idée un peu superficielle, liée peut-être aux paroles d'une chanson de Souchon... Je suis tombée sur ce livre par hasard, à la Librairie Gallimard de la Place de Clichy, où j'étais entrée pour acheter un autre livre, dont je vous parlerai quand je l'aurai lu. A mon habitude, j'ai flâné entre les tables, et la jolie couverture du livre m'a attiré l'œil, j'ai été intriguée par le commentaire de la 4ème de couverture... et ma foi, je ne le regrette pas.

Le début du livre en effet donne les apparences de la futilité : une jeune anglaise assez fraîchement mariée, trompe son mari, médecin bactériologiste à Hong-Kong, avec un fonctionnaire britannique. Hum. On se trouve immédiatement embarqué au coeur de la problématique de cette jeune écervelée, dont l'infidélité selon toute apparence a été démasquée par l'époux. La suite du roman dévoile peu à peu des personnalités plus complexes qu'on ne l'aurait cru, nous entraînant dans une ville chinoise dévastée par le choléra, et dans un couvent de sœurs françaises qui se dévouent aux jeunes orphelines et aux soldats décimés par la maladie. Le personnage de Kitty prend alors plus d'épaisseur. C'est à travers ses yeux qu'on découvre cet univers, puissamment évoqué malgré une grande économie de mots, et qu'on suit la quête universelle du sens de la vie humaine.

Comme dans tous les romans du début du vingtième, on perçoit la tension permanente des êtres, entre respect des convenances, recherche d'un statut et du confort qui va avec, et la prise en compte de la psychologie personnelle. Dans un monde qui devient plus libre, et où les protagonistes peuvent choisir leur destinée, au moins pour partie, se pose la question des valeurs, et de l'amour sincère comme unique viatique face à la vanité de la condition humaine.

Vite lu, moins de 200 pages, ce roman est à la fois très dépaysant... et incitatif à la réflexion. Somerset Maugham rejoint certaines de mes convictions, et ma foi, comme Kitty, je me dis assez régulièrement que la seule vocation qu'on ait sur cette terre, c'est peut-être de donner un peu de bonheur à ceux qui nous aiment, et en tous cas d'aimer assez ses proches pour être compréhensif et indulgent avec eux... Le meilleur de la vie n'est-il pas de dessiner des sourires sur les visages d'autrui ?

Les deux commentaires de lecteurs rapidement identifiés, sur Lilly et ses livres et exGobz, sont plutôt positifs. On pourra également trouver une présentation de l'ouvrage sur le site de la collection 10/18, et la fiche de l'auteur sur Wikipedia.

Un film, sorti en mars de cette année, a été tiré du bouquin : Le voile des illusions (d'après le titre original du livre : The Painted Veil). Les critiques restituées sur AlloCiné sont très mitigées, du moins pour la presse, les spectateurs se montrant plus indulgents. Mais le simple visionnage de la bande annonce ne me donne pas envie de voir le film, qui m'apparaît très loin du bouquin : trop d'emphase, pas de respect des dialogues, voire des intentions de l'auteur et de ses personnages, on est semble-t-il assez loin de la sobriété de moyens, et de l'ironie tour à tour mordante ou bienveillante, qui font la force du livre.

13.5.07

L'amant de Lady Chatterley, de DH Lawrence

Après avoir (enfin) vu le film éblouissant de Pascale Ferran, j'ai évidemment eu envie de relire le livre, qui trainait dans ma bibliothèque, et que j'avais du lire il y a fort longtemps, en un temps sans doute où je n'avais pas forcément la maturité nécessaire pour en saisir toutes les subtilités... Il en va ainsi de ces livres qui sondent l'âme et le comportement humain en profondeur : il faut avoir vécu pour les écrire, mais aussi pour en saisir toute la portée. Ils ont valeur éducative certes, mais restent bien souvent incompris de ceux qui n'ont pas ne serait-ce qu'effleuré l'expérience qu'ils cherchent à transmettre. Il est des choses qu'il faut avoir vécu dans sa chair, et c'est ici bien le terme qui convient, des émotions qu'il faut avoir éprouvées, fut-ce une seule fois, pour pouvoir les reconnaître dans une oeuvre artistique, et suivre l'auteur dans sa démonstration...

Même si je n'ai pas la bonne version de l'ouvrage (j'ai la troisième édition, et non la seconde sur laquelle s'est appuyée Pascale Ferran pour préparer son film), je confirme que le film respecte l'esprit de l'écrivain, et transcrit parfaitement son propos. Elle le concentre sur la relation entre Constance et le garde-chasse, et l'épure en grande partie du propos social, ce qui a mon sens permet de mieux saisir l'essentiel de ce que veut nous dire Lawrence, et permet de conserver l'universalité et l'intemporalité du propos.

Cependant, l'analyse sociale, outre le scandale du "mélange des classes", n'est pas sans intérêt. Je reste assez frappée, globalement, par la modernité et la lucidité des auteurs du début du XXième siècle (on la retrouve chez Edith Wharton, Henry James, Conrad) sur l'évolution de la société et des rapports entre les humains. Lawrence stigmatise le rapport à l'argent, l'acquérir, mais surtout le dépenser, devenant le but de l'existence : on dépense pour se sentir vivre, mais en réalité, dépenser et rechercher l'argent empêche de vivre les vrais rapports humains. Je me demande si ce n'a pas été plus ou moins vrai à toutes les époques (je ne crois pas à un "âge d'or" en la matière), mais c'est assurément exacerbé à la nôtre, et il est étonnant de constater que c'était déjà si visible il y a presque un siècle. Lawrence propose d'en sortir, au moins individuellement si ce n'est collectivement, par une relation vraie entre un homme et une femme. Je continue de prétendre que c'est la dernière vraie aventure humaine à la portée de chacun, et c'est au coeur du propos de Lawrence. Et j'adhère entièrement à sa manière de voir : comment se noue l'intimité, comment se construit la confiance, comment les émotions du corps et du coeur sont indissociables... Bergman fait dire à l'un de ses personnages, dans Scènes de la vie conjugale je crois, qu'il faut "une bonne camaraderie et une solide entente sexuelle" pour qu'un couple existe et dure, et c'est exactement ça. Le bon partenaire est celui qui comble les failles de l'autre, et l'éveille ou le réveille à la vie, j'allais dire à l'envie... Mais je ne suis pas très douée pour disserter là dessus, sauf peut-être quand j'écris une lettre d'amour. Lawrence le fait beaucoup mieux que moi évidemment. Et son livre est une sorte d'initiation à l'amour, et bien sûr pas seulement à la sexualité ou à l'érotisme, comme on l'a trop souvent mis en avant, ce qui en a fait un écrivain sulfureux. C'est l'un de ses personnages qui le dit, défendre sa sexualité vous met au ban de la société, avoir une vraie liberté en la matière (et il n'est pas question ici de "libération sexuelle", Lawrence fustige les rapports froids et superficiels comme le donjuanisme) vous met au ban de la société. C'est d'ailleurs sans doute un but intéressant en soi... même si cela peut nous confiner à l'individualisme qui achève de détruire notre société. Mais si nous ne parvenons pas à l'universelle fraternité qui pourrait nous sauver collectivement, autant au moins s'en sortir personnellement, enfin, en couple !

Dans l'ensemble, les lecteurs aiment, comme on peut le lire sur Voix au chapitre, ou dans le blog Zone livre. Quelques infos sur Lawrence et Lady Chattereley dans Wikipedia.

Curieusement, ce n'est pas la version utilisée par Pascale Ferran qui reprend l'affiche du film, mais la troisième, L'amant de Lady Chatterley, donc celle que j'ai lue. Mais je mets aussi le lien vers Lady Chatterley et l'homme des bois, que je me promets bien de lire un de ces jours.

17.9.06

Fortune, de Joseph Conrad

Joseph Conrad fait partie des auteurs "qu'il faut avoir lu", mais que je ne connaissais pas encore. Fortune traînait dans ma bibliothèque depuis un moment, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Je n'ai pas eu le temps d'y mettre un marque-page.

Le roman raconte l'histoire d'une jeune femme, Flora, et de sa destinée contrariée, entre un père riche qui se retrouve condamné à sept ans de prison pour banqueroute et excroquerie alors qu'elle n'a que seize ans et plus de mère, et un capitaine de marine, Roderick Anthony, qui tombe amoureux d'elle.

J'ai pensé à Henry James, avant de découvrir que Conrad était un de ses fervents admirateurs, et à Edith Wharton. Pour moi, ces romans du tout début du XXème siècle, marquent le tournant de la pensée moderne dans l'approche psychologique des personnages. Ils cherchent à s'émanciper, sans toujours y parvenir, contrariés, timides, embarrassés dans leur rapport aux autres, souvent entravés par les conventions sociales dans un monde où les classes sont très marquées et étanches. Chez Wharton, ça se finit souvent mal. Dans ce roman de Conrad, la vérité finit par se dire, les conventions par être dépassées, la personnalité réelle des personnages par apparaître, au delà de la préservation des apparences. Les grands thèmes de la vie, et notamment de la vie amoureuse, y sont abordés. Mais avec une extrème finesse, sans que jamais il soit nécessaire à l'auteur de donner tout le détail. Une simple image suffit, ou une petite phrase "bien comme il faut", pour dévoiler la vérité de la nature humaine et la violence des sentiments qui l'agitent.

L'auteur a également un remarquable talent pour camper chaque scène : on voit les images en même temps qu'on lit, et on imagine très facilement la transposition du livre en film.

Le livre est narré par un dénommé Marlow, un marin lui aussi (c'est l'univers de Conrad et ça fait partie du plaisir de lecture), et l'un de ces hommes dont on pourrait croire qu'il n'a que ça à faire de reconstituer l'histoire de cette femme, mener son enquête, interroger les uns et les autres... Je suis toujours fascinée par cette formidable oisiveté de certains héros de romans, qui leur laisse le temps de se pencher sur la compréhension des choses de la vie, seulement pour la beauté du geste. Car ce Marlow n'a rien à y gagner personnellement. Il cherche juste à comprendre, pour satisfaire sa curiosité, et peut-être tenter de confirmer quelques unes de ses théories sur les rapports humains, et sur les femmes en particulier. Assez misogyne au demeurant, et raillé pour cela par celui à qui il raconte l'histoire.

Un grand plaisir de lecture.

S'il existe de nombreuses pages sur Conrad (Wikipedia, Romans d'aventure, Le club des rats de biblio-net), je n'ai trouvé qu'une seule critique de Fortune, élogieuse évidemment, sur Les pages culturelles d'EnkiEa. Mais ce n'est pas parce que ce n'est pas une lecture "à la mode" qu'il ne faut pas le lire, bien au contraire !!

4.9.06

Les piliers de la terre, de Ken Follett

Contrairement à ce que laisse penser la présentation au dos de l'édition en Poche, hors le contexte global, il y a peu d'éléments véritablement historiques dans le roman de Ken Follett : je suis allée vérifier. Si Kingsbridge existe bien dans le sud de l'Angleterre, elle n'a pas de cathédrale, et les personnages principaux sont tout droit sortis de l'imagination (fertile) de l'auteur. Le contexte de guerre civile pour la succession au trône d'Henry 1er d'Angleterre, est par contre bien réel... et bien choisi pour y nouer l'intrigue, les intrigues devrait-on dire, car le livre en regorge, et l'on saute de rebondissement en rebondissement sans jamais s'ennuyer. L'histoire se déroule sur un peu plus de 50 ans, entre 1120 et 1174, dans le sud de l'Angleterre. L'un des fils conducteurs est la construction de la première cathédrale gothique sur le territoire anglais. Autour de ce grandiose projet s'affrontent les ambitions des comtes locaux, des moines et évêques, mais aussi celle des bâtisseurs, et en particulier des deux maîtres d'oeuvre successifs du bâtiment. Le lecteur se trouve tour à tour mêlé à la vie quotidienne de ces différentes classe sociales, ce qui n'est pas le moindre intérêt du livre. J'espère en l'occurence que l'auteur s'est bien documenté, mais l'ensemble est assez crédible. Les personnages sont bien campés, tous les caractères sont représentés, des plus odieux aux plus attachants, et pas trop nombreux pour qu'on puisse suivre précisément leur évolution au cours de ce demi-siècle. Jeux de pouvoir et de ruses souvent délectables, scènes de guerre et de pillage révoltantes, mais aussi bien sûr amours improbables et contrariées, tous les ingrédients sont réunis pour un roman fleuve (un peu plus de mille pages écrites bien serrées tout de même) absolument palpitant. J'ai retrouvé le plaisir de lecture que j'avais éprouvé adolescente en lisant les ouvrages de Zoé Oldenbourg, qui se situaient à peu près à la même époque, mais en pays Cathare, ou les romans de Jeanne Bourin.

Je ne connaissais pas Ken Follet, et je suis tombée sur ce bouquin un peu par hasard dans une petite librairie de Pontorson. Je ne sais pas pourquoi il y en avait aussi des piles à la librairie de l'abbaye du Mont St Michel, car s'il y est question de prouesses architecturales, on n'y parle pas du Mont St Michel pour autant. C'est St Denis qui sert de modèle à la cathédrale de Kingsbridge.
Quoiqu'il en soit, comme lecture de plage, ou pour occuper de pluvieux dimanches d'automne, je ne peux que recommander cette lecture qui m'a tenue en haleine pendant plusieurs jours : Les piliers de la terre campe un univers dont on a du mal à sortir. Même quand on lève le nez du bouquin, on continue de s'interroger sur les prochains rebondissements ou de commenter à part soi les comportements de tel ou tel personnage. Best seller, OK, je ne suis pas toujours bonne cliente... mais j'avoue que j'ai trouvé celui-là assez bien ficelé.

Les lecteurs en général adorent. Vous voulez lire une litanie de louanges ? C'est l'embarras du choix : Club des rats de biblio-net, Guide de la bonne lecture, MaBibliothèque, je vous épargne les autres, c'est lassant de lire toujours les mêmes compliments. Terminons donc par la seule qui n'a pas aimé : La bibliothèque de Ziala.
Et vous voulez un secret de Polichinelle ? Follett, pas fou, prépare une suite ! Sans doute disponible dès fin 2007 pour les anglophones, quelques temps plus tard pour ceux qui devront attendre la traduction... Sais pas si je prendrai le risque de la lire !

6.8.06

Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

A quoi bon vanter cet ouvrage dont toute la presse a déjà fait l'éloge, presque au-delà du raisonnable ? Je ne sais plus où j'ai lu que ce bouquin était incontournable... tant et si bien que je l'ai acheté. Je ne l'éreinterai pas pour autant : je l'ai lu d'une seule traite, et sans m'ennuyer une minute. Mais qu'ai-je appris dans ce livre que tous s'accordent à voir comme une sorte de roman initiatique ? Étant moi-même une femme mûre, et même un peu plus que celles dont nous parle l'auteur, je savais déjà ce qui me sépare de l'adolescente idiote ou de la jeune femme rigide que je fus, comme tant d'autres...
Il reste cependant toujours intéressant, pour mieux comprendre ce que sont les hommes, de les entendre nous parler de nous, de leurs relations avec nous, ce que finalement ils ne font pas si souvent avec cette franchise.

Mais je crois que ce que j'ai préféré dans ce livre, c'est le cheminement de vie de cet homme, bousculé par les événements de l'histoire, et qui n'en a pas moins réussi à développer son travail d'universitaire... tout en se gardant toujours assez de temps pour le passer avec les femmes. Certes, avec des maîtresses, ce qui est toujours plus facile à concilier avec la vie que les épouses, surtout lorsqu'elles ont des enfants. Mais tout de même... Ce qu'il a de touchant, c'est qu'il tombe amoureux... parfois peut-être seulement parce qu'il se sent seul, ce qui est le lot de tout célibataire, homme ou femme, par choix ou par circonstance. Mais il apparaît au moins sincère et investi dans ses relations avec les femmes. Et je crois en effet qu'on peut l'être, même dans des relations relativement éphémères. Seule la durée est un problème, dans ce monde où tout va de plus en plus vite alors que nous vivons de plus en plus longtemps... Mais il montre bien aussi que même avant la "libération sexuelle" (dont je me demande toujours si c'en est vraiment une...), les couples étaient déjà confrontés à cette problématique, et s'en arrangeaient tant bien que mal.

Ce que j'ai aimé aussi, c'est l'ambiance générale du bouquin. Une pensée moderne et libertaire dans le monde raffiné et un peu suranné de l'Europe de l'Est. Et le regard qu'il porte sur les pays qu'il traverse... dont les différences culturelles sont traitées sous l'angle finalement assez pertinent du rapport entre les hommes et les femmes. Oui, finalement, on peut dire ça : le degré de civilisation se mesure à la qualité des relations entre les hommes et les femmes, à leur émancipation réelle. Et dans ce sens, oui, sûrement, Stephen Vizinczey est quelqu'un de très civilisé...

Decitre reprend les extraits de critiques que l'on peut lire en couverture du livre, tandis qu'Alexandre Roulois pour encritude nous raconte quasiment tout le bouquin avant d'en faire le même éloge que tout le monde. Le Serveur Hélène reprend les termes d'une interview de l'éditeur. Les lecteurs sont toutefois plus circonspects sur le Club des rats de biblio-net. Je ne suis pas aussi sévère qu'eux... même si moi aussi je me méfie toujours des critiques de presse, qui, soucieux peut-être de paraître n'avoir point perdu leur fraîcheur et leur capacité à s'enthousiasmer... s'enthousiasment parfois plus que de raison ! Ceci étant, je pense que ce livre s'appréhende très différemment selon le moment de sa vie auquel on le lit !

1.5.06

1984, de Georges Orwell

Il est intéressant de relire 1984 aujourd'hui. En 1984, c'était trop tôt, on était soulagé de voir que le monde prophétisé par Orwell ne s'était pas matérialisé, et on pouvait se rendormir tranquille. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, où nous pouvons bien voir que la marche vers ce monde terrifiant est largement entamée. Pas aussi vite et systématiquement qu'Orwell l'avait décrit. Parfois plus insidieusement et astucieusement... Mais passons en revue quelques idées maîtresses du livre.

D'abord, ce qu'il dit sur le pouvoir. Après les doctrines totalitaires, viennent celles du pouvoir pour le pouvoir, avec l'objectif pour la classe sociale qui l'obtient de ne plus jamais le perdre. Nous y sommes presque, et nous voyons bien aujourd'hui que les promesses d'un monde meilleur proférées par nos hommes politiques ne sont plus des fins, mais des moyens pour conquérir ou se maintenir au pouvoir. Pendant ce temps, on voit aussi s'éloigner l'espoir (ou la menace) du soulèvement des masses, qui certes doutent de plus en plus de leurs élites, mais se soumettent assez facilement à d'autres pouvoirs corollaires.
Le pouvoir économique des entreprises, entretenu par la menace constante du chômage et de la précarité, dont on sait bien qu'elle pourrait être éradiquée par une meilleure organisation du travail et de la flexibilité, même dans une économie mondialisée (cf le livre de Lefebvre et Méda). Et au sein même des entreprises, ceux qui auraient sans doute le plus de capacité de réflexion sont eux mêmes abrutis par une somme de travail et une pression grandissantes qui laissent peu de recul pour développer la réflexion nécessaire.
Le pouvoir de ceux qui les divertissent, les abrutissant simultanément par des contenus imbéciles qui vident les cerveaux, et le développement du désir de consommation matérielle, qui ne remplit pas davantage les esprits, mais contribue au maintien de la pression économique : consommer, détenir les derniers objets hi-tech ou les plus belles voitures est valorisé comme le meilleur moyen d'appartenir dignement à la collectivité. Peu de place dans tout ça pour une vraie réflexion, philosophique et politique, sur le sens de la vie et les buts que l'on pourrait donner à la société.
Les médias, appartenant au pouvoir économique ou au pouvoir politique, et eux-mêmes engagés dans la course au sensationnel et au divertissement qui "font de l'audience", ne contribuent pas à l'élévation de la conscience collective.

Dans Orwell, on voit que le dernier bastion de résistance qu'il convient d'éradiquer chez l'humain pour que sa soumission au pouvoir soit parfaite, c'est l'amour, qui ne doit être dédié qu'à Big Brother, mais ne plus exister entre les humains. Pour ce faire, les scientifiques cherchent comment supprimer définitivement l'orgasme, afin qu'il n'y ait plus d'attachements personnifiés entre les hommes et les femmes, entre les parents et leurs enfants. C'est très bien vu. Ce que je me demande, c'est si nous ne sommes pas sur la voie de la solution, non par la mise au point d'une quelconque molécule ou la connaissance suffisante du cerveau qui permettrait d'y détruire les centres du plaisir, mais par la simple manipulation psychologique, sous forme de contrepied. Répandre l'idée de l'orgasme obligatoire, et banaliser la sexualité en la renvoyant de plus en plus vers la pornographie, c'est-ce pas détruire le lien entre amour et sexe ? Plus d'attachement, de fidélité, de loyauté nécessaire envers son partenaire, renvoi de l'individu face à lui même, les autres n'étant plus que des instruments de sa satisfaction, voilà une méthode qui semble assez efficace pour détruire les liens interindividuels les plus forts. Et je crains que nous soyons en marche vers le succès. Une fois que les liens les plus intimes sont détruits, on est tranquille sur la disparition de toute solidarité collective...

Le dernier point est le plus rebattu par les médias : il s'agit de la surveillance constante des individus par "Big Brother", désormais plausible grâce aux moyens technologiques dont nous disposons. Mais il me semble que ce danger est mal traité par les médias, qui n'en mettent en évidence qu'une partie anecdotique. D'abord, la surveillance des individus n'est rien, ou peu de chose, si elle est décorélée des deux aspects précédents. Ensuite, on entretient la vision mythique d'un pouvoir tout puissant contre lequel d'ores et déjà il serait vain de résister, et d'une fiabilité technologique qui est loin d'être atteinte. De ce point de vue, ce sont plus les dérapages de la technologie qui sont à craindre, et la cohorte d'emm... imposée à des individus innocents sous prétexte de mieux coincer quelques criminels, qui sauront eux déjouer les systèmes. Mais l'entretien d'une menace constante sur chacun est sans doute grisante pour les individus au pouvoir, qui ne cessent de développer ces moyens techniques sous couvert de lutter contre les menaces sécuritaires. Ainsi, l'outil de géolocalisation le plus dangereux, en ce sens que l'individu ne dispose pas de l'interrupteur pour le désactiver, est la vidéosurveillance qui se développe à vitesse grand V. En effet, si je peux décider de me séparer de mon téléphone mobile, ou de mon navigateur GPS, je ne peux pas éteindre le réseau des caméras lorsque je prends le métro ou que je circule dans la rue. Et c'est justement sur cet outil que le pouvoir politique se dégage des contraintes qui pourraient lui être imposées par la CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés), en faisant précisément domaine qui échappe au contrôle de la CNIL, et même des commissions départementales lorsque l'état d'urgence est décrété, comme ce fut le cas pendant la flambée des banlieues.
Cependant, les dangers les plus graves pour la société sur le long terme ne sont pas abordés par les médias. Le philosophe Xavier Guchet, dont les études sont curieusement ignorées du portail européen sur la biométrie, les met en lumière. Lorsqu'on met en place un système de reconnaissance du contour de la main pour filtrer l'entrée des collégiens à la cantine, ou un système de surveillance géolocalisée sur les mobiles pour permettre aux parents de savoir en permanence où se trouve leur progéniture, on prépare un monde où il deviendra naturel d'être constamment tracé, pisté, surveillé. C'est ce à quoi devraient réfléchir les parents qui se laissent intoxiquer par les discours sur le risque sécuritaire, pédophilie et autres enlèvements d'enfants notamment. Pour soi-disant faire face à un tel risque (rien ne prouve en effet que la géosurveillance soit une parade efficace), on admet celui de changer profondément et durablement les mentalités, de restreindre la liberté, non seulement de mouvement mais aussi de pensée, de ses propres enfants.

Décidément, il faut relire Orwell, en tant que fin analyste des mécanismes humains, individuels et sociaux. Je suis personnellement très impressionnée par ses qualités de visionnaire, bien au delà de ce qu'en retient aujourd'hui le discours médiatique : ça vaut toujours la peine de revenir au texte d'origine.

Quelques liens cependant pour aller plus loin... L'article de Wikipedia comporte quelques erreurs et facilités, mais donne des éléments intéressants sur le contexte historique et le positionnement d'Orwell, comme le papier plus court de Cafard Cosmique. Mon analyse préférée est celle de François Brune dans Le Monde Diplomatique, qui nous rappelle que la résistance doit être l'oeuvre quotidienne de chacun.
Pour les anglophones, une bibliographique complète et des liens sur la page d'un étudiant de l'Université de l'Oklahoma, et le texte complet (en anglais) de 1984, sur The Literature Network.
Sur la problématique du respect de la vie privée et des dérives de la technologie, une interview de Simon Davies sur Transfert.net (qui dit des choses intéressantes bien que comportant les limites que j'ai mentionnées plus haut) et un papier d'InternetActu, qui comporte notamment des liens vers deux contributions de Xavier Guchet, sur la carte d'identité électronique pour le Forum des Droits sur l'Internet (où l'on pourra lire aussi l'excellente contribution de l'historien Pierre Piazza), et sur l'usage de la biométrie.
Related Posts with Thumbnails