28.5.26

Une Pension en Italie, de Philippe Besson

Je redonne ici le résumé de l'éditeur pour situer le roman, dont je vais essayer de ne pas divulgâcher le contenu : 

"Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité."


J'ai été surprise par certaines des critiques que j'ai lues sur ce livre, notamment celles du Masque et la Plume...

"Carte postale, livre de plage, drame bourgeois, nommer l'émotion ne suffit pas à la créer..." autant de verbatims qui m'ont fait bondir après avoir terminé ce livre, écouté d'une traite (preuve qu'il m'a captivée). J'ai lu ailleurs que c'était un "roman doux", si je me souviens bien. 

Mes impressions à chaud ont été d'une tout autre nature...

Alors d'accord, l'écriture de Philippe Besson n'est pas révolutionnaire, la narration est assez classique, et l'on comprend assez vite de quoi est fait le "secret de famille" qui se noue pendant ces vacances en Toscane, en fait dès que Sandro récite le menu du soir dans la fameuse "pension de famille". 

Carte postale de la Toscane ? C'est exactement ce que Paul veut donner à voir à sa famille lors de ce séjour dont il a soigneusement préparé le programme avant de venir. Un programme qui ressemble furieusement à ce qu'étaient des vacances à cette époque (1964), et même un peu plus tard, dans une famille de classe moyenne un peu cultivée. 
Mais le contraste entre ces visites convenues, mais pas sans charme, que feront finalement seules la mère et ses filles, pendant que tout autre chose de beaucoup moins convenu et futile se joue à la pension de famille, produit un effet tout à fait efficace pour restituer à la fois l'intime et l'époque. 
Philippe Besson a selon moi plutôt du talent pour restituer des ambiances "significatives", sans trop forcer le trait, qui campent bien la problématique qu'il veut faire toucher du doigt. 

Drame bourgeois ? Même si la réaction de certains personnages est "conformiste", au sens de conforme aux comportements courants à l'époque où se situent les faits, à cette époque justement, c'était quand même un sacré coup de tonnerre dans un foyer familial apparemment sans nuages, et les principaux protagonistes ont le courage d'assumer leur posture radicale. 

Roman de plage ? roman doux ? 
Ce qui arrive à cette famille, et à chacun de ses personnages, est d'une violence inouïe... bien que d'une brutalité finalement assez ordinaire dans la société pré-68. L'auteur ne s'appesantit pas sur cette violence, mais il en donne à voir suffisamment pour qu'on puisse en tirer les fils et la ressentir pleinement au fil des pages. Elle est suffisamment puissante pour toucher le petit-fils de Paul et Gaby, qui va chercher à faire la lumière sur ce secret. 

Et c'est sans doute cette quête qui m'a le plus touchée. 
Bien sûr, on y retrouve quelques poncifs du genre, probablement inévitables. Et la citation du film "Sur la route de Madison", pourtant l'un des films qui m'a le plus marquée, m'a un peu gênée : la "ficelle" n'est-elle pas trop grosse ?
Mais quand Sandro dit au narrateur "Nous avons attendu si longtemps que quelqu'un vienne", tout est dit du prix qu'il a fallu payer pour vivre un amour "hors des clous", et j'en ai encore les larmes aux yeux. Un choix inverse à celui de Meryl Streep dans le film précité, qui nous renvoie à l'éternel dilemme de l'amour. Vaut-il mieux partir pour le vivre ou rester pour ne pas briser ses autres liens ? C'est le pari dont on n'a jamais la réponse, quel que soit le chemin qu'on choisit. 

Pour finir, d'accord, il y a quand même de la douceur dans cette histoire, dont le narrateur vient panser les plaies et renouer les fils. 

Finalement, et après avoir écrit ce billet, j'ai eu envie d'aller écouter ce qu'en disait l'auteur, et son interview sur le plateau de la Librairie Mollat me laisse penser que j'ai bien compris ce qu'il voulait partager avec nous dans ce roman. Et côté émotion, je dois dire que la flèche a porté.  

8.9.18

Le Siècle, de Ken Follett


En nous racontant l’histoire de plusieurs familles, russes, allemandes, anglaises et américaines, dont les destins s’entremêlent, Ken Follett nous fait traverser le vingtième siècle, des prémices de la guerre de 1914 à la chute du mur de Berlin.

On y voit donc s’enchaîner les grands événements historiques « comme si on y était », avec leur incidence sur la vie des personnages, dont certains, étroitement mêlés à la vie politique de leur époque, nous font pénétrer dans les coulisses du pouvoir… ou de la résistance aux abus du pouvoir.

Même si Follett sélectionne forcément ce qu’il met sous le feu des projecteurs, y compris les idées et les engagements de ses personnages, la mise en perspective est assez saisissante, et donne à réfléchir. On ressort de cette lecture avec une vision distancée des utopies et des spéculations qui débouchent la plupart du temps sur un réel très différent de ce qui était prévu, voulu ou annoncé par ceux qui pensaient tirer les ficelles de l’histoire, souhaitaient simplement contribuer à la marche vers une société plus proche de leurs idéaux… ou plus prosaïquement se faire une vie meilleure, parfois dans un cynisme assumé. Et on s’étonne que l’histoire ne serve pas davantage de leçon, aux hommes politiques comme aux citoyens : cultiver des clivages outranciers, abuser du pouvoir ou s’aveugler sur celui dont on dispose vraiment, tout comme laisser se développer l’iniquité entre les différentes classes de la société ou étouffer la liberté citoyenne, autant d’erreurs qui peuvent encore ouvrir des gouffres sous nos pieds. En cette période où le monde est de nouveau particulièrement instable, cette remise en perspective résonne parfois comme un avertissement, qu’on peut souhaiter salutaire.

L’un des mérites du livre, c’est de nous projeter dans le quotidien des personnages, de rendre sensibles les conséquences concrètes de certaines ruptures politiques. J’ai été particulièrement glacée par le sort des Allemands de l’Est, passés sans transition du joug nazi sous celui de la Stasi. La chute du mur de Berlin, à la fin de la trilogie, n’en est que plus émouvante.

Follet est un excellent narrateur, et on ne s’ennuie pas une minute au fil des pages. Il mêle habilement la vérité historique, fragments de vrais discours compris, à la vie de ses personnages. Et on a beau savoir « comment ça va finir », on n’en est pas moins « cueillis » par certains événements, par la manière dont ils surgissent dans le quotidien des personnages, comme l’histoire surgit parfois dans notre propre cuisine, quand on écoute les infos en préparant le dîner, sans toujours réaliser instantanément le poids réel de l’événement.

Je me suis régulièrement interrompue dans ma lecture, je devrais dire mon écoute puisque j’ai choisi la version audio (saluons au passage la véritable performance de l’acteur, à la fois en raison de la taille de l’ouvrage et pour sa qualité d’interprétation), pour aller regarder des cartes, des photos, et des articles de Wikipédia, afin de compléter mes connaissances et d’approfondir ma compréhension. Cela m’a amusée d’identifier au passage certaines « ficelles » de l’auteur, qui évoque certains lieux avec des noms fictifs (en lien cependant avec les noms réels), ou dont certains personnages sont en quelque sorte les avatars de personnalités réelles, notamment du monde des arts ou des médias, qui prennent de plus en plus de poids dans cette période d’avènement de la « modernité ».

J’ai globalement beaucoup aimé cette lecture, qui m’a littéralement embarquée, absorbant quasiment tout mon temps libre ces trois dernières semaines.

Je ne ferai qu’un seul reproche à l’auteur : il abuse des scènes sexuelles, traitées de manière assez crue. C’est parfois utile pour s’immerger dans la réalité des mœurs, évidemment influencées par le contexte. Mais le fil de l’histoire est suffisamment haletant par lui-même, et point n’était besoin de cet artifice pour entretenir l’intérêt du lecteur, et c’est lui faire insulte que d’en user si souvent.

17.5.15

L'Education sentimentale, de Gustave Flaubert

Je n'ai pas lu grand chose de Flaubert... peut-être parce que (sacrilège !) la Bovary m'ennuie un peu. Et je ne sais pas bien pourquoi j'ai eu envie d'écouter L'Education sentimentale, dont je ne savais quasiment rien avant de le commencer. Peut-être pour changer de Balzac dont, grâce à Litterature Audio, je connaîtrai bientôt toute la Comédie Humaine... exploit dont j'aurais été bien incapable si j'avais du dévorer toutes les pages avec mes yeux, faute de temps. Mais avec un livre dans les oreilles, on peut faire mille autre choses qui ne capturent pas toute l'attention, fussent-elles aussi triviales qu'étendre du linge ou éplucher des légumes :-)

Mais revenons à Flaubert. Balzac, si certains personnages de L'Education sentimentale s'en moquent comme d'une vieille lune dépassée, a assurément inspiré Flaubert. Il est difficile même parfois de démêler ce qui appartient à l'un ou l'autre des deux auteurs, et par moments, j'ai eu la sensation que L'Education sentimentale pouvait s'apparenter à un condensé de plusieurs opus de Balzac. On y retrouve des lieux, des mœurs et des descriptions qui sembleront bien familiers aux lecteurs assidus de Balzac, parfois même des péripéties qui apparaissent bien éculées, telle la scène du duel qui semble incontournable dans la littérature du XIXème siècle. Mais Flaubert apparaît plus tourmenté, et ce qu'il écrit ressemble plus à la recherche d'une conviction qu'à une manière de l'affirmer. C'est une oscillation entre l'aspiration au sublime, la lassitude et la désillusion.

Tout au long du roman, il est ainsi impossible de trancher vraiment sur le caractère de Frédéric Moreau. Héros ou anti-héros ? Médiocre velléitaire qui effleure les choses sans jamais vraiment s'engager, ni dans l'art, ni dans la politique, ni dans les affaires, par manque de vocation affirmée comme de courage au travail. Régulièrement lassé de tout ce qui lui avait semblé un instant porteur d'enthousiasme, il laisse tout tomber, amis, affaires, femmes, soulagé à chaque fois de se trouver débarrassé, fût-ce par des ruptures indignes ou brutales, de ceux qu'il avait cru un instant pouvoir le sauver de l'ennui, de la solitude, de l'inutilité. Et toute sa vie, il semble qu'il conservera sa position d'oisif observateur de ce qui l'entoure, sans être pour lui-même animé par l'ambition qui éclate dans tous les personnages qu'il côtoie.

La "grande affaire" de Frédéric, c'est l'amour, celle de son premier, et finalement unique amour, pour Madame Arnoux. La dame, évidemment mariée, et aussi vertueuse que belle, ne lui cède cependant pas. Et on a parfois du mal à dire si Frédéric est réellement délicat... ou seulement pusillanime. Lui même ne le sait pas très bien. Parfois, il se moque de lui-même, se reproche de n'avoir pas su oser au bon moment pour s'engouffrer dans les failles qui s'entr'ouvrent fugitivement dans l'attitude de celle qu'il désire par dessus tout. Pourtant, qu'elle soit en danger de souffrir ou de déchoir, même dans les moments où il veut décider de l'oublier tout à fait, de la faire sortir de sa vie, il se précipite pour la sauver, de manière chevaleresque, ne cherchant même pas à lui faire savoir ce qu'il a fait pour elle, à en tirer un quelconque profit pour obtenir ses faveurs.

Au final, il n'aura réussi ni à s'étourdir, ni à construire quoi que ce soit de tangible dans sa vie. La seule chose qui compte, ce sont les souvenirs des quelques moments qu'il a partagés avec cette femme, et les rêves qu'il échafaude de ce qu'aurait pu être sa vie avec elle s'il l'avait seulement connue avant qu'elle soit mariée. Pureté et vérité de l'amour ou belle naïveté ? Les expériences qu'il finit par connaître, avec la courtisane Rosanette (qui est aussi pendant longtemps la maîtresse de Monsieur Arnoux), avec Madame Dambreuse, dame riche et posée dans le monde qu'il est à deux doigts d'épouser lorsqu'elle devient subitement veuve alors qu'il la courtise assidûment depuis de nombreux mois, ou encore avec Louise, jeune fille de province amoureuse et riche que son père à elle et sa mère à lui rêvent de marier à Frédéric (et qui finira par épouser son meilleur ami Deslauriers), ne lui suggèrent pas clairement l'idée que si celle qu'il adore lui avait été accessible, il s'en serait peut-être lassé aussi. C'est cependant la question qui forcément taraude le lecteur... et à laquelle aucun auteur sans doute ne pourra jamais répondre : l'idéal peut-il sans s'affadir ou s'effondrer supporter la confrontation avec le réel du quotidien ?

Frédéric, dans un monde chamboulé qui oscille entre République et Monarchie, et où se brassent les idées qui construiront le monde moderne que nous connaissons, fait figure de chevalier du Moyen-Age portant haut l'étendard anachronique de l'amour courtois. Et si l'auteur lui-même s'interroge sans doute sur le mérite et le sublime d'une telle vie, qui apparaît autant subie que voulue par Frédéric, c'est la femme aimée qui, dans une scène finale d'une grande puissance émotionnelle, donne sa réponse.

Inoubliable, et à lire absolument, même si vous avez envie à certains moments de secouer ce héros parfois exaspérant et de le laisser à son destin sans vous y intéresser davantage.

Et merci à Monsieur Depasse pour sa lecture, qui m'a permis de découvrir cette pépite :-)
A noter :  dans cette lecture, il manque le dernier chapitre du livre (que vous pouvez aller lire ici, il est très court)... mais à mon humble avis, le roman est nettement plus puissant si on s'arrête là où cesse la lecture de Monsieur Depasse. Les considérations du dernier chapitre, pour la plupart, le lecteur peut se les faire tout seul, et reste sur une impression beaucoup plus saisissante s'il s'en tient à la dernière rencontre entre Frédéric et Madame Arnoux.
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