20.10.26
Nous aussi, d'Anne Godard
Difficile d'en parler sans divulgâcher le nœud de l'histoire, qu'on sent cependant se resserrer progressivement, tandis que les indices nous sont donnés au fur et à mesure, construisant l'image comme un puzzle qui finit par dévoiler l'étendue des dégâts sous le miroir lisse de la famille bourgeoise presque parfaite, qui a tout, aux enfants de laquelle tous les espoirs sont permis, placés d'avance aux meilleures places de la société, qu'il s'agisse du beau quartier de Paris où toutes les commodités culturelles sont à portée de main, des meilleures études, ou de la maison familiale où tout le monde se retrouve pour les vacances.
Sous les valeurs apparemment irréprochables, où j'ai reconnu des comportements et des préceptes éducatifs qui ont eu cours dans une branche de ma propre famille, se cachent l'aveuglement, l'absence d'attention, d'empathie et d'amour pour les enfants, qui ne constituent au fond que la reproduction souhaitée de privilèges acquis sur lesquels on veut camper, en recouvrant d'un déni coupable les noirceurs souterraines cachées sous le beau miroir.
Ce roman a été particulièrement bien accueilli par la critique, et pour une fois, je souscris à la plupart de celles que j'ai lues : le style et le système narratif de l'autrice, tout à fait original, permettent de restituer au plus près l'ambiance dans laquelle évolue l'héroïne cachée sous le "on", qui inclut tous les enfants de la famille sans se préoccuper de leur individualité, ce qui est l'une de ses conduites étouffantes et coupables. Comme elle, on doute de la signification des événements qui se déroulent, on ressent le malaise sans pouvoir l'élucider, le nommer et donc s'en dégager, sauf beaucoup plus tard, quand elle comprend enfin, après avoir subi tous les ravages de l'âme, qu'elle n'aurait jamais dû subir ce qui lui est arrivé.
Un très beau roman, à la fois distancié et poignant, qui restitue, comme jamais je ne l'avais lu, un vécu de cet ordre. À la fois critique sociale, sociétale et familiale, il permet de comprendre de l'intérieur la violence subie, et tout ce qu'une famille ne devrait jamais laisser se produire en son sein.
Gradiva, fantaisie pompéienne de Wilhem Jensen
C'est peut-être parce que j'ai visité Pompéi et les musées archéologiques italiens que j'adore les romans et nouvelles qui s'inspirent de ces lieux, magiques et tragiques à la fois . Chaque lecture qui me donne l'occasion de convoquer à nouveau les images de ces visites, ravive mon envie d'y retourner encore pour flâner dans les villas de la cité endormie, est un plaisir en soi.
Et quand on découvre cette nouvelle dans la belle voix d'Anna Mouglalis, à écouter sur le site de la BNF, le plaisir est encore plus puissant.
Pour ma part, la nouvelle de Jansen me ravit. Elle entremêle la rêverie qui nous entraîne devant les beaux vestiges antiques, la risible prévention d'un jeune homme envers les femmes, son émouvante maladresse quand il rencontre celle qui lui fera changer d'avis, son aveuglement qui l'entraîne bien loin de chez lui alors que son bonheur logeait au coin de la rue.
Pas sûre d'avoir envie d'aller lire ce qu'en a pensé Freud, dont je suis devenue moins fan au fil des années, de l'expérience et de diverses lectures, qui me rendent circonspecte quant à son exacte appréciation de la psyché des femmes... et par contrecoup de celle des hommes...
Au demeurant, à mon avis, ce texte n'a pas besoin d'être explicité pour être apprécié, et il rassemble au demeurant bien des poncifs usés par la littérature... mais qu'on apprécie sans doute aussi parce qu'on les reconnaît et les décrypte si facilement.
En revanche, on a envie d'aller voir ou revoir le fameux bas-relief dont il est question, visible dans les musées du Vatican.
Bon, la fantasmagorie masculine ne se renouvelle pas énormément, mais puisqu'elle nous permet de hanter encore les rues dallées de Pompéi, je leur pardonne.
28.5.26
Une Pension en Italie, de Philippe Besson
Je redonne ici le résumé de l'éditeur pour situer le roman, dont je vais essayer de ne pas divulgâcher le contenu :
"Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité."
J'ai été surprise par certaines des critiques que j'ai lues sur ce livre, notamment celles du Masque et la Plume...
"Carte postale, livre de plage, drame bourgeois, nommer l'émotion ne suffit pas à la créer..." autant de verbatims qui m'ont fait bondir après avoir terminé ce livre, écouté d'une traite (preuve qu'il m'a captivée). J'ai lu ailleurs que c'était un "roman doux", si je me souviens bien.
Mes impressions à chaud ont été d'une tout autre nature...
Alors d'accord, l'écriture de Philippe Besson n'est pas révolutionnaire, la narration est assez classique, et l'on comprend assez vite de quoi est fait le "secret de famille" qui se noue pendant ces vacances en Toscane, en fait dès que Sandro récite le menu du soir dans la fameuse "pension de famille".
Carte postale de la Toscane ? C'est exactement ce que Paul veut donner à voir à sa famille lors de ce séjour dont il a soigneusement préparé le programme avant de venir. Un programme qui ressemble furieusement à ce qu'étaient des vacances à cette époque (1964), et même un peu plus tard, dans une famille de classe moyenne un peu cultivée.
Mais le contraste entre ces visites convenues, mais pas sans charme, que feront finalement seules la mère et ses filles, pendant que tout autre chose de beaucoup moins convenu et futile se joue à la pension de famille, produit un effet tout à fait efficace pour restituer à la fois l'intime et l'époque.
Philippe Besson a selon moi plutôt du talent pour restituer des ambiances "significatives", sans trop forcer le trait, qui campent bien la problématique qu'il veut faire toucher du doigt.
Drame bourgeois ? Même si la réaction de certains personnages est "conformiste", au sens de conforme aux comportements courants à l'époque où se situent les faits, à cette époque justement, c'était quand même un sacré coup de tonnerre dans un foyer familial apparemment sans nuages, et les principaux protagonistes ont le courage d'assumer leur posture radicale.
Roman de plage ? roman doux ?
Ce qui arrive à cette famille, et à chacun de ses personnages, est d'une violence inouïe... bien que d'une brutalité finalement assez ordinaire dans la société pré-68. L'auteur ne s'appesantit pas sur cette violence, mais il en donne à voir suffisamment pour qu'on puisse en tirer les fils et la ressentir pleinement au fil des pages. Elle est suffisamment puissante pour toucher le petit-fils de Paul et Gaby, qui va chercher à faire la lumière sur ce secret.
Et c'est sans doute cette quête qui m'a le plus touchée.
Bien sûr, on y retrouve quelques poncifs du genre, probablement inévitables. Et la citation du film "Sur la route de Madison", pourtant l'un des films qui
m'a le plus marquée, m'a un peu gênée : la "ficelle" n'est-elle pas trop grosse ?
Mais quand Sandro dit au narrateur "Nous avons attendu si longtemps que quelqu'un vienne", tout est dit du prix qu'il a fallu payer pour vivre un amour "hors des clous", et j'en ai encore les larmes aux yeux. Un choix inverse à celui de Meryl Streep dans le film précité, qui nous renvoie à l'éternel dilemme de l'amour. Vaut-il mieux partir pour le vivre ou rester pour ne pas briser ses autres liens ? C'est le pari dont on n'a jamais la réponse, quel que soit le chemin qu'on choisit.
Pour finir, d'accord, il y a quand même de la douceur dans cette histoire, dont le narrateur vient panser les plaies et renouer les fils.
Finalement, et après avoir écrit ce billet, j'ai eu envie d'aller écouter ce qu'en disait l'auteur, et son interview sur le plateau de la Librairie Mollat me laisse penser que j'ai bien compris ce qu'il voulait partager avec nous dans ce roman. Et côté émotion, je dois dire que la flèche a porté.


