Le Libraire, de Régis de Sà Moreira

Le Libraire est un petit bouquin loufoque et vite lu. Fille de libraire moi-même, et peut-être un jour libraire à mon tour (on ne sait jamais ce que la vie vous réserve, et ça fait partie des milles projets que je nourris "au cas où"), je me devais de lire ce livre. D'autant qu'il est édité par "Au Diable Vauvert", éditeur déjà sympathique par le nom, et qui édite les essais de Martin Winckler, auteur avec lequel j'ai eu l'occasion de correspondre pendant qu'il écrivait Légendes. Mais je m'égare...
Revenons au Libraire, bonhomme étrange qui vit, non de l'air du temps, mais de livres et de tisanes, se laissant juste distraire de temps en temps par ses clients, auxquels on a l'impression qu'il donne les livres plus qu'il ne les vend. Fondu de littérature évidemment. En dehors de la "vraie vie", sûrement... mais justement, au-delà de sa loufoquerie, et d'une certaine poésie, le livre souligne à sa manière l'absurdité de la "vraie vie"...
Quelques phrases sublimes, et une manière amusante de présenter la vie du libraire, au travers de saynettes courtes et parfois très fantaisistes, justifient la lecture.

Les critiques furent plutôt bonne lors de la sortie du roman. Le Figaro Etudiant en souligne la poésie, Une vie de Libraires (sic) ne peut qu'apprécier, Zone Littéraire en profite pour rappeler le rôle des libraires dans la vie des livres. Les avis de lecteurs sont dans l'ensemble favorables, sur Bookcrossing.com, Evène, et sur le blog C'est en lisant qu'on devient liseron, même si sur Amazon une lectrice se montre plus mitigée.
A signaler, le livre peut également être acheté en version "audio" sur Voolume : depuis que tout le monde s'équipe de lecteurs MP3, il devient à la mode de se faire lire les livres. Personnellement, je n'ai pas encore essayé, mais je trouve l'idée intéressante.

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La fin de la télévision, de Jean-Louis Missika

Jean-Louis Missika est spécialiste des médias, enseigne la communication politique à Sciences-Po Paris, et dirige une société de conseil en stratégie.
Il a récemment commis cet excellent petit bouquin pour tout comprendre de l'évolution de la télévision, de ses débuts à son futur. La mise en perspective est très intéressante, et j'aime bien l'analyse sociologique, à la portée de tous sans pour autant être simpliste.
A mon avis aussi utile aux professionnels du domaine qu'aux simples téléspectateurs qui veulent comprendre ce qu'est leur télévision, et ce qu'elle va devenir.
Si vous vous intéressez au sujet, une fois n'est pas coutume, je vais commencer par des liens vidéo, vers l'intéressante émission 8-Fi, que l'on peut voir depuis le site ZDNet :
Restons dans les "nouveaux médias", avec le chat de Jean-Louis Missika sur l'Internaute, et le forum du NouvelObs.
Poursuivons avec des interviews audio, sur Radio Canada, et sur TéléramaRadio.
Des retranscriptions d'interviews, sur LaLibre, quotidien belge, Technikart, TV Bruits, et La Croix.
Trois critiques, plutôt positives, sur le blog de Guillaume Planet, dans la revue Esprit, et sur "la république des livres", le blog de Pierre Assouline.
Pour finir, les archives de l'émission de France Culture, pour sa bibliographie, qui vous permettra d'élargir votre point de vue sur la question.

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Je l'aimais, d'Anna Gavalda

Anna Gavalda a un talent particulier pour mettre en scène le quotidien, rendre le banal intéressant : c'est ce que j'avais déjà noté en lisant son recueil de nouvelles J'aimerais que quelqu'un m'attende quelque part. A l'époque, moi qui rêve toujours de publier des nouvelles, seule "création littéraire" dont je me sente capable, j'avais refermé le livre à la fois ravie et écoeurée : jamais je ne serai capable d'écrire des choses aussi captivantes sur une trame aussi ténue...

Dans Je l'aimais, Anna Gavalda met en scène une jeune femme et son beau-père, un "vieux con" selon ses propres termes, qui n'exprime jamais ses états d'âme, et dont la jeune femme a la sensation qu'il ne s'intéresse à personne. Alors que son mari vient de la quitter, son beau-père l'emmène "au vert", avec ses deux filles, dans la maison familiale. Et là, dans ces circonstances particulières, le dialogue va se nouer entre les deux personnages. C'est lui qui parle surtout, de sa vie et de ses interrogations, dévoilant une personnalité que la jeune femme était loin de soupçonner...

Ce que j'aime dans l'écriture de Gavalda, c'est qu'elle est sensible sans jamais verser dans le mélo, l'auto-dérision de ses personnages constituant un imparable garde-fou. Dans ce qu'elle raconte ici, on s'aperçoit que les hommes sont beaucoup plus fragiles qu'on ne le croit, particulièrement ceux qui se donnent des airs de "gros durs" et qui ne s'épanchent jamais. Une manière de nous inciter à jeter un autre regard sur ceux qui nous entourent, et sans doute aussi sur les ruptures dont nous nous sentons victimes...

L'accueil de ce premier roman fut mitigé, comme on peut le lire dans l'avis des lecteurs sur Evene, ou les notes du Club des rats de biblio-net. Je ne suis pas vraiment d'accord avec la critique de e-litterature.net : même si la lectrice a aimé le bouquin, il me semble qu'elle y voit des choses qui n'y sont pas écrites.
Dans Lire, la critique, plutôt positive, est traitée au travers d'un portrait de l'auteure, également interviewée dans Livresse, tandis que Mondalire propose une biographie d'Anna Gavalda.

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Incipit lit pour vous

Voici une initiative de nature à m'inciter à l'achat d'un lecteur mp3 : le Incipit Blog propose, en podcast, des livres lus à voix haute. Sympa pour meubler intelligemment ses temps de transports notamment : en bus, en auto même si vous êtes le chauffeur, en avion, ou pendant votre jogging, vous pouvez cultiver votre esprit.

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Essai d'exploration de l'inconscient, de Carl Gustav Jung

Dernier ouvrage écrit par Jung, Essai d'exploration de l'inconscient peut être considéré comme une bonne introduction à l'oeuvre du psychanalyste, qui commença par adopter les théories freudiennes avant de s'en éloigner très largement pour suivre sa propre route. Introduction, parce que le livre est très facile à lire. Mais aussi parce qu'il donne envie d'en savoir plus.
Certes, on peut assez aisément adhérer à l'idée que chaque être humain est double : celui qu'il donne à voir, non seulement dans sa vie sociale, mais même à lui même, et qui constitue son être conscient. Et puis le personnage inconscient, peut-être le plus vrai, mais pas forcément le plus fréquentable pour autant : tout individu doit trouver un juste équilibre entre ces deux instances de sa personnalité. Encore faut-il pour cela laisser les messages de l'inconscient nous parler, ce qu'il font notamment au travers des rêves. Mais les interpréter n'est pas si simple... Ce constat est à la fois rassurant - nous ne nous réduisons pas à une série de comportements stéréotypés qu'on pourrait décoder au moyen d'une banale table de correspondance - et en même temps très frustrant : il est quasiment impossible de mener l'introspection soi-même, sauf à y consacrer sa vie comme le fit Jung lui-même. Pour décrypter ce que nous sommes, et parvenir (peut-être) à une synthèse harmonieuse entre notre conscient et notre inconscient, il faut l'aide d'un thérapeuthe loyal qui accepte de faire la démarche avec soi, une démarche unique pour chacun. Il faut qu'un vrai lien de confiance s'établisse. Pas forcément évident...

Au passage, Jung pointe du doigt la société occidentale contemporaine et son matérialisme, son rationalisme, qui écarte non seulement les croyances, religieuses ou profanes, mais aussi toute pensée symbolique. Cet état de fait accentue les tensions à l'intérieur de chaque individu, rendant sans doute plus indispensable que jamais une démarche volontaire de réflexion et de recherche personnelle, non seulement de son propre équilibre, mais aussi des forces nécessaires pour lutter contre les dérives de l'inconscient collectif, dont les expressions les plus négatives sont en permanence susceptibles d'émerger, et de nous submerger. C'est ainsi notamment qu'il explique le "succès" du nazisme en Allemagne... Effrayant, lorsqu'on voit l'impact grandissant des discours d'extrème-droite dans les pays d'Europe actuellement...

Il y a certainement des centaines de liens sur Jung et son oeuvre. Je n'en donnerai que deux, comme point de départ d'une exploration plus détaillée : la fiche biographique de Wikipedia, et la fiche de présentation du livre sur C.G.Jung, un site entièrement consacré à Jung, avec notamment la présentation de quelques concepts clefs dans l'oeuvre de Jung.

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1984, de Georges Orwell

Il est intéressant de relire 1984 aujourd'hui. En 1984, c'était trop tôt, on était soulagé de voir que le monde prophétisé par Orwell ne s'était pas matérialisé, et on pouvait se rendormir tranquille. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, où nous pouvons bien voir que la marche vers ce monde terrifiant est largement entamée. Pas aussi vite et systématiquement qu'Orwell l'avait décrit. Parfois plus insidieusement et astucieusement... Mais passons en revue quelques idées maîtresses du livre.

D'abord, ce qu'il dit sur le pouvoir. Après les doctrines totalitaires, viennent celles du pouvoir pour le pouvoir, avec l'objectif pour la classe sociale qui l'obtient de ne plus jamais le perdre. Nous y sommes presque, et nous voyons bien aujourd'hui que les promesses d'un monde meilleur proférées par nos hommes politiques ne sont plus des fins, mais des moyens pour conquérir ou se maintenir au pouvoir. Pendant ce temps, on voit aussi s'éloigner l'espoir (ou la menace) du soulèvement des masses, qui certes doutent de plus en plus de leurs élites, mais se soumettent assez facilement à d'autres pouvoirs corollaires.
Le pouvoir économique des entreprises, entretenu par la menace constante du chômage et de la précarité, dont on sait bien qu'elle pourrait être éradiquée par une meilleure organisation du travail et de la flexibilité, même dans une économie mondialisée (cf le livre de Lefebvre et Méda). Et au sein même des entreprises, ceux qui auraient sans doute le plus de capacité de réflexion sont eux mêmes abrutis par une somme de travail et une pression grandissantes qui laissent peu de recul pour développer la réflexion nécessaire.
Le pouvoir de ceux qui les divertissent, les abrutissant simultanément par des contenus imbéciles qui vident les cerveaux, et le développement du désir de consommation matérielle, qui ne remplit pas davantage les esprits, mais contribue au maintien de la pression économique : consommer, détenir les derniers objets hi-tech ou les plus belles voitures est valorisé comme le meilleur moyen d'appartenir dignement à la collectivité. Peu de place dans tout ça pour une vraie réflexion, philosophique et politique, sur le sens de la vie et les buts que l'on pourrait donner à la société.
Les médias, appartenant au pouvoir économique ou au pouvoir politique, et eux-mêmes engagés dans la course au sensationnel et au divertissement qui "font de l'audience", ne contribuent pas à l'élévation de la conscience collective.

Dans Orwell, on voit que le dernier bastion de résistance qu'il convient d'éradiquer chez l'humain pour que sa soumission au pouvoir soit parfaite, c'est l'amour, qui ne doit être dédié qu'à Big Brother, mais ne plus exister entre les humains. Pour ce faire, les scientifiques cherchent comment supprimer définitivement l'orgasme, afin qu'il n'y ait plus d'attachements personnifiés entre les hommes et les femmes, entre les parents et leurs enfants. C'est très bien vu. Ce que je me demande, c'est si nous ne sommes pas sur la voie de la solution, non par la mise au point d'une quelconque molécule ou la connaissance suffisante du cerveau qui permettrait d'y détruire les centres du plaisir, mais par la simple manipulation psychologique, sous forme de contrepied. Répandre l'idée de l'orgasme obligatoire, et banaliser la sexualité en la renvoyant de plus en plus vers la pornographie, c'est-ce pas détruire le lien entre amour et sexe ? Plus d'attachement, de fidélité, de loyauté nécessaire envers son partenaire, renvoi de l'individu face à lui même, les autres n'étant plus que des instruments de sa satisfaction, voilà une méthode qui semble assez efficace pour détruire les liens interindividuels les plus forts. Et je crains que nous soyons en marche vers le succès. Une fois que les liens les plus intimes sont détruits, on est tranquille sur la disparition de toute solidarité collective...

Le dernier point est le plus rebattu par les médias : il s'agit de la surveillance constante des individus par "Big Brother", désormais plausible grâce aux moyens technologiques dont nous disposons. Mais il me semble que ce danger est mal traité par les médias, qui n'en mettent en évidence qu'une partie anecdotique. D'abord, la surveillance des individus n'est rien, ou peu de chose, si elle est décorélée des deux aspects précédents. Ensuite, on entretient la vision mythique d'un pouvoir tout puissant contre lequel d'ores et déjà il serait vain de résister, et d'une fiabilité technologique qui est loin d'être atteinte. De ce point de vue, ce sont plus les dérapages de la technologie qui sont à craindre, et la cohorte d'emm... imposée à des individus innocents sous prétexte de mieux coincer quelques criminels, qui sauront eux déjouer les systèmes. Mais l'entretien d'une menace constante sur chacun est sans doute grisante pour les individus au pouvoir, qui ne cessent de développer ces moyens techniques sous couvert de lutter contre les menaces sécuritaires. Ainsi, l'outil de géolocalisation le plus dangereux, en ce sens que l'individu ne dispose pas de l'interrupteur pour le désactiver, est la vidéosurveillance qui se développe à vitesse grand V. En effet, si je peux décider de me séparer de mon téléphone mobile, ou de mon navigateur GPS, je ne peux pas éteindre le réseau des caméras lorsque je prends le métro ou que je circule dans la rue. Et c'est justement sur cet outil que le pouvoir politique se dégage des contraintes qui pourraient lui être imposées par la CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés), en faisant précisément domaine qui échappe au contrôle de la CNIL, et même des commissions départementales lorsque l'état d'urgence est décrété, comme ce fut le cas pendant la flambée des banlieues.
Cependant, les dangers les plus graves pour la société sur le long terme ne sont pas abordés par les médias. Le philosophe Xavier Guchet, dont les études sont curieusement ignorées du portail européen sur la biométrie, les met en lumière. Lorsqu'on met en place un système de reconnaissance du contour de la main pour filtrer l'entrée des collégiens à la cantine, ou un système de surveillance géolocalisée sur les mobiles pour permettre aux parents de savoir en permanence où se trouve leur progéniture, on prépare un monde où il deviendra naturel d'être constamment tracé, pisté, surveillé. C'est ce à quoi devraient réfléchir les parents qui se laissent intoxiquer par les discours sur le risque sécuritaire, pédophilie et autres enlèvements d'enfants notamment. Pour soi-disant faire face à un tel risque (rien ne prouve en effet que la géosurveillance soit une parade efficace), on admet celui de changer profondément et durablement les mentalités, de restreindre la liberté, non seulement de mouvement mais aussi de pensée, de ses propres enfants.

Décidément, il faut relire Orwell, en tant que fin analyste des mécanismes humains, individuels et sociaux. Je suis personnellement très impressionnée par ses qualités de visionnaire, bien au delà de ce qu'en retient aujourd'hui le discours médiatique : ça vaut toujours la peine de revenir au texte d'origine.

Quelques liens cependant pour aller plus loin... L'article de Wikipedia comporte quelques erreurs et facilités, mais donne des éléments intéressants sur le contexte historique et le positionnement d'Orwell, comme le papier plus court de Cafard Cosmique. Mon analyse préférée est celle de François Brune dans Le Monde Diplomatique, qui nous rappelle que la résistance doit être l'oeuvre quotidienne de chacun.
Pour les anglophones, une bibliographique complète et des liens sur la page d'un étudiant de l'Université de l'Oklahoma, et le texte complet (en anglais) de 1984, sur The Literature Network.
Sur la problématique du respect de la vie privée et des dérives de la technologie, une interview de Simon Davies sur Transfert.net (qui dit des choses intéressantes bien que comportant les limites que j'ai mentionnées plus haut) et un papier d'InternetActu, qui comporte notamment des liens vers deux contributions de Xavier Guchet, sur la carte d'identité électronique pour le Forum des Droits sur l'Internet (où l'on pourra lire aussi l'excellente contribution de l'historien Pierre Piazza), et sur l'usage de la biométrie.

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