15.1.06

Loin de Chandigarh, de Tarun J.Tejpal

Je ne sais plus où j'ai entendu parler de ce livre en premier... A la radio peut-être, ou sur un site web... Je retrouverai peut-être mes traces tout à l'heure, en allant collecter mes liens... En tout cas, c'était une riche idée que d'en entendre parler !
Loin de Chandigarh, dont le titre anglais original est d'ailleurs bien plus beau (The alchemy of desire) est un roman magnifique. Un pavé de 650 pages qu'on ne peut plus lâcher une fois qu'on l'a commencé, de ces bouquins qui vous habitent tout le temps de leur lecture, qu'on a hâte de retrouver une fois ses obligations quotidiennes expédiées...
De quoi ça parle ? De la vie... Le narrateur, pourtant très amoureux de son épouse Fizz, va se lancer dans un parcours incroyablement hasardeux, après la découverte de mystérieux carnets de cuir fauve, qui contiennent le journal intime d'une femme du siècle dernier, qui visiblement n'avait pas froid aux yeux... Une quête éperdue du sens... Qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce que l'amour ? Et comment devient-on écrivain ? Mais le livre nous parle aussi de l'Inde contemporaine. Le narrateur, et l'auteur aussi semble-t-il, ont le même âge que moi, à un ou deux ans près. Nous sommes de la même génération, de la même époque, du même rock-and-roll et de la même culture qui commençait déjà à se mondialiser lorsque je finissais mon adolescence...
Tejpal décrit très bien les environnements, les ambiances, les objets culturels, et je peux repérer tous ceux que nous avons en commun. Ce qui me frappe en revanche, j'espère que ce ne sont pas des clichés, ce sont quelques différences fondamentales qui laissent à réfléchir. D'abord, les indiens ont une connaissance de la culture occidentale bien plus développée que celle que nous avons de la leur. Pays colonisé, m'a lâché mon compagnon quand je lui ai fait cette remarque. Sans doute, mais pas seulement. Le personnage semble baigné dans une double culture. Il est à la fois rationnel et sceptique comme nous pouvons l'être, mais s'il se moque, avec une ironie mordante et un sens de l'humour tout à fait délicieux, des croyances mystiques de ses concitoyens, il n'en néglige pas moins l'irrationnel, même si le trait reste discret. Je ne sais pas si c'est uniquement pour les besoins du roman ou s'il est réellement possible d'avoir semblable démarche en Inde, mais il accepte de se laisser envahir par ses rêves, ses délires, et de se laisser dériver, sombrer presque, le temps nécessaire à ce qu'il ait trouvé sa voie... et tant pis si finalement elle était, en partie tout au moins, prévisible...
N'oublions pas de parler de ce que tout le monde dit du livre, parce que c'est vrai : il est particulièrement érotique. J'y ai trouvé une liberté de ton plus grande encore que sous la plume de Siddharth Dhanvant Shanghvi... même si Tarun Tejpal est peut-être un peu moins poétique. Mais qu'importe. Ses images sont puissantes, précises, envoûtantes, jubilatoires, qu'il parle des femmes ou de la montagne d'ailleurs, cet Himalaya où il a acheté la maison de Catherine, la rédactrice des carnets intimes qui occuperont tant de place dans son parcours...
L'écriture est belle et la narration captivante, sans doute le bouquin le plus captivant que j'aie lu cette année. Et puis, je crois que ce que j'ai aimé par dessus tout, c'est l'état d'esprit général de ce livre. Ni complaisant, ni naïf, il n'est cependant jamais pessimiste. Même s'il est sceptique sur l'évolution politique et sociale de son pays, lucide sur le cheminement du monde, critique vis à vis de ses propres capacités et ambitions, cela n'empêche jamais le narrateur (l'auteur ?) de se consacrer à sa vie, à la recherche de sa juste place, à la quête de l'amour et du sens. Qui qu'il soit, où qu'il soit, il y a une route à trouver. Et visiblement, il la trouve. C'est profondément rassérénant. Ne vous méprenez pas : le livre ne contient aucune recette miracle. Il rappelle seulement au passage quelques principes universels, sans avoir l'air d'y toucher d'ailleurs. Et il nous laisse entendre que chacun a son propre chemin à découvrir... peut-être plus lumineux qu'on ne pourrait le croire.
En tout cas, je confirme, la littérature indienne contemporaine est réellement à découvrir, je vais tâcher de poursuivre mon exploration !

Petite note en contrepoint : Chandigarh est la ville qui possède le plus important patrimoine "Le Corbusier" au monde (voir mon blog de balades, pour plus d'informations et des liens sur l'oeuvre de l'architecte et sur Chandigarh). C'est sans doute une des raisons qui a fait que mon oreille a tinté lorsque j'ai entendu le titre du livre. Je me demandais si l'auteur du roman parlait de l'architecte. Il en dit juste quelques mots, cinglants :
"... cette étrange cité minérale née de la géométrie et non du besoin. Une ville bâtie avec des rapporteurs, des règles, des équerres, des compas, bien plus qu'avec de la passion, de l'émotion, de l'ardeur et de la créativité. Le Français qui l'avait édifiée en avait expurgé à la fois la sensualité accomplie de son peuple et la truculente robustesse des Indiens. Il avait construit un habitat géométrique. Seul le temps en ferait une ville. Beaucoup de temps."

Voyons maintenant ce qu'on trouve sur le web...
France Culture a invité Tarun Tejpal dans son journal du matin en septembre dernier, mais curieusement, il n'en subsiste aucune trace sonore... Dommage. Pas davantage d'ailleurs sur le site de l'émission "Cosmopolitaine", sur France Inter cette fois. Mais des liens intéressants : vers le site de l'hebdomadaire indépendant Tehelka, dont Tarun Tejpal est le rédacteur en chef. Le journal a failli ne pas se remettre des scandales de corruption qu'il a dénoncés, et le site personnel de Tarun Tejpal raconte, entre autres, ses démêlées avec le gouvernement indien. Reporters sans frontières permet de consulter un extrait de son rapport 2004 sur la liberté de la presse en Inde.
Cette fois encore, peu de critiques de lecteurs, à vrai dire je n'en ai pas trouvé du tout (j'ai peut-être mal cherché, et vous pouvez me laisser vos liens en commentaires !). En revanche, la presse a autant aimé que moi. Je ne suis pas d'accord sur "l'histoire de plus en plus sombre" dans le papier de l'Express Livres (à se demander si le journaliste a fini le bouquin ??), mais plutôt d'accord sur le reste. Lire est élogieux aussi, et me fait penser que je devrais retenter une lecture de Rushdie, qui m'avait rebutée il y a quelques années... J'aime bien la critique de Michèle Gazier pour Télérama, mais peut-être encore plus celle de Natalie Levisalles pour Libération, au titre finalement assez réussi "Karma-soutra" !
Et pour finir en beauté, un entretien avec l'auteur sur le blog de Frédéric Joignot.

13 commentaires:

Bernhard a dit…

Merci Helène,
je viens de terminer le livre, ne suis pas aussi enthousiaste que vous et tant d'autres mais j'ai assez aimé pour en parler rapidement dans mon blog à moi et vous citerai (avec renvoi)

Helene a dit…

Merci à vous, Bernhard, n'être passé chez moi, et tant mieux si vous avez passé un bon moment de lecture.
Bon, je n'arrive pas à trouver votre blog, le lien a buggé...

Anonyme a dit…

Hélène, je partage votre enthousiasme . Si bien que je suis allée à Chandigarh ... et que j'ai vu d'un oeil totalement différent les Indiens que j'ai rencontrés. Culture, sensualité, compréhension de toutes les arcannes des relations entre homme et femme, relation avec la nature, fascination/ répulsion des indiens pour les occidentaux et occidentales ! Livre à lire à tout prix avant d'aller en Inde .

Helene a dit…

Vous êtes allés à Chandigarh ? Quelle bonne idée ! Un voyage que je devrais faire aussi, depuis le temps que ça me tente...

tahaa a dit…

Magnifique roman en effet. Qui joue également avec notre désir... on a envie tout simplement de le dévorer sans vouloir pour autant arriver au point final, pour que le plaisir de sa lecture soit éternel.

anoki a dit…

Bonjour Helène , je ne suis ni critique ni journaliste, mais simple étudiante russe en philo à la sorbonne. Pourtant je voudrais moi aussi dire que ce roman est invoutant. C'est une hypnose. . J'ai découvert un peu ces dernières années, à tràvers des qmis en Inde et des lectures, la culture indienne, sa politique autant que la philosophie ou plutot la pensée indienne. Si qqun a envie d'echanger des infos ou si qqun connait d'autres oeuvres indiennes,n'hesitez pas a m'ecrire....

Anonyme a dit…

Bonjour Helène , je ne suis ni critique ni journaliste, mais simple étudiante russe en philo à la sorbonne. Pourtant je voudrais moi aussi dire que ce roman est invoutant. C'est une hypnose. . J'ai découvert un peu ces dernières années, à tràvers des qmis en Inde et des lectures, la culture indienne, sa politique autant que la philosophie ou plutot la pensée indienne. Si qqun a envie d'echanger des infos ou si qqun connait d'autres oeuvres indiennes,n'hesitez pas a m'ecrire....

Helene a dit…

Bonjour Anoki,
Merci pour ce message. Pour trouver d'autres romans indiens sur mon blog, il suffit de cliquer sur le libellé "roman indien" en bas du message. J'en ai encore d'autres dans ma "PAL" (pile à lire), donc revenez me lire de temps en temps, il y aura peut-être des découvertes intéressantes :-)

S. J. Abraham a dit…

Vous pouvez essayer le prix Booker remportant roman "Le Dieu des Petits Riens" de Arundhati Roy. Il est aussi un bon livre. Il est un peu difficile au beginiing, mais très poétique et élégante.

Posté utilisant Google Translate!

http://google.fr/#hl=fr&q=Le+Dieu+des+Petits+Riens+Arundhati+Roy

Anonyme a dit…

" Loin de Chandigarh..."

C'est par pur hasard que ce pavé m'a été prêté par une amie cet été, qui ne pouvait le terminer car elle le trouvait trop touffu.

C'est par un hasard dirigé , si je puis dire, qu'il a retenu mon attention.

Dirigé... J'étais déjà dans une histoire, une histoire en cours d'écriture. Tarun J. Tejpal introduit ce roman par cette phrase, imprimée dans ma mémoire (j'ai rendu le livre):
" "L'amour n'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C'est le sexe."
Ce n'est pas pour entrer dans un univers lubrique que j'aie poursuivi la lecture. J'avais ce besoin de connaître ce que cachent tous ces silences qu'on appelle pudeur. La pudeur érotique et franche de Tarun J. Tejpal a répondu à mes questions muettes ; même si je ne m'en suis pas servie , je devais les connaître pour être crédible; Tarun Tejpal a aidé à me justifier par rapport à moi-même.

Aujourd'hui, je suis arrivée sur ce blog, en cherchant autre chose; son chemin d'écrivain, ou tout au moins , comment il en était arrivé à terminer ce livre. Je me suis souvenue de ce qu'il avait jeté le premier manuscrit au feu, le deuxième à la mer, et qu'il destinerait le troisième à l'air. Le futur n'a rien de certain, la preuve en est que le livre existe.
Quel rapport avec moi ? Je ne suis pas écrivain, j'ai même envie de faire ce vilain jeu de mots: je suis écriVAINE!
Pourtant,j'écris jusqu'à plus ...La satiété n'arrive pas.
Mon manuscrit a subi l'épreuve du feu, puis il s'est envolé en fumée dans les airs.
Toutefois, j'en suis au moment crucial de l'écriture, cette sorte de dépression entre l'euphorie de la création et le constat du risque: se faire lire, avec toutes les embûches à franchir. J'ai à la fois envie de noyer mon manuscrit et celle de le mettre dans une bouteille que je jetterai à la mer.

Je me sens si près de "Chandighar", et "loin" aussi...

Anne Onyme

Anonyme a dit…

thanks for sharing.

eric ledru a dit…

tenez-bon, ne brûlez pas, tout a besoin d'être dit, et personne ne le dira à votre place

Anonyme a dit…

Bonjour à notre hôte et tous les bloggeurs,
Merci en particulier aux deux derniers commentateurs, auxquels je dois de m'avoir boostée à poursuivre.
Je viens vous faire partager ma victoire.
J'ai terminé mon ouvrage, pas un roman, mais un scénario de long métrage, je l'ai enfermé dans une bouteille et l'ai jetée dans l'océan des producteurs de cinéma.
J'y nomme Tarun Tejpal et fais reprendre ses termes délicats, par deux protagonistes amoureux.
C'est fugitif, mais je lui devais ça.
Cordialement.
Anne Onyme

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